Chapitre Un - L’arrivée en Corse[1]

 

De Toulon, où nous tenions garnison, nous nous embarquâmes, le 2 mai 1778, pour la Corse. Contrariés par les vents, nous restâmes sept jours en mer et nous fûmes en vue d’Ajaccio le 9 mai suivant.

A notre débarquement dans cette ville, je contemplai avec curiosité la foule tumultueuse qui nous entourait, parlant avec volubilité un patois italien aux intonations brèves et dures. Nos soldats se regardaient avec stupeur. Ces éclats de voix, nets et tranchants, ces mouvements fébriles, ces visages brunis paraissaient annoncer des hommes violents et querelleurs. Aussi quelle fut notre surprise de les voir nous entourer en nous offrant des fruits, des gâteaux et du vin et nous souhaiter la bienvenue. Hommes, femmes et enfants nous firent cortège du débarcadère au fort et ce fut au milieu des vivats que nous franchîmes le pont-levis.

Ajaccio s’étend le long de la mer du côté ouest d’un golfe vaste et profond qu’entourent des collines couvertes de maquis. Cà et là apparaissent des traces de culture. Les vins y sont excellents et les orangers y poussent aussi bien qu’au Portugal. La mer est poissonneuse et le marché est garni des meilleurs poissons de la Méditerranée. La ville compte huit mille habitants. Elle n’a pas de monuments.

Au loin, au couchant, se dressent des pics neigeux qui me rappelèrent la Suisse. J’étais heureux de tenir garnison dans cette petite ville, coquette et blanche, encadrée par les flots bleus au sud, avec le panorama de superbes montagnes couvertes de maquis et de forêts. Mais notre général ne nous laissa pas le temps de faire plus ample connaissance avec la ville et ses sites pittoresques.

 

Après quelques jours de repos, l’ordre nous fut donné de partir pour Vico. Le reste du régiment avait débarqué à Saint-Florent pour se rendre à Corte, la ville centrale où il releva le régiment de Châteauvieux

Chemin faisant, nous rencontrions des paysans à l’air brusque, coiffés de la barretta miggia, au long fusil sur l’épaule, qui nous saluaient brusquement, avec le même air d’un brigand demandant la bourse ou la vie. Que nous étions loin de la vérité ! Ces paysans hospitaliers et bons nous offraient leurs vivres et leurs gourdes et nous serraient la main, comme de vieux amis.

Le lendemain de notre départ d’Ajaccio, nous fîmes notre entrée à Vico. Dans la foule, je remarquai des hommes gardant leur dignité avec des manières hautaines et tranquilles qui tranchaient du reste de la foule toute familière et bruyante.

Ces hommes, comme je le sus plus tard, étaient les descendants de familles de la Cinarca qui avaient tiré l’épée contre Gênes et précédé [2]Sampiero  [D.D.S.P.1] [D.D.S.P.2] dans les revendications de la liberté. Patriotes ardents, hospitaliers, généreux, ils ne tardèrent pas à devenir nos amis, avec cet entrain et ce dévouement qui caractérise les Corses dans leur hospitalité très large.

Vico, village de six cents habitants, est dominé au couchant et au nord par de hautes montagnes. Les maisons s’étalent dans la vallée, coquettes et propres et se terminent par l’église dont le clocher s’élève fièrement dans les airs. La pauvreté est chose rare dans ce pays où surabondent les cultures des vignes et des céréales.

Le 11 mai 1779 nous avons été remplacés à Vico par la compagnie de Monsieur Bonafous [3], du régiment de Limousin, et nous rejoignîmes le régiment  à Corte où je me mariai deux mois après mon arrivée.

 

Chapitre Deux - L’arrivée à Corte

 

Corte, ville de mille cent habitants, est située au centre de la Corse. Les montagnes qui l’entourent lui font une couronne de forêts, entremêlées de rochers grisâtres et nus. La nature a voulu marcher de pair avec les hommes et témoigner, par l’aspect triste et menaçant de ces masses imposantes, qu’un travail prodigieux s’est accompli à travers les siècles pour couvrir ces masses rocheuses de leurs majestueuses forêts. Les races ont encore plus souffert sur le sol dénudé et appauvri et, si le sang pouvait servir d’engrais, cette terre maigre et infertile se couvrirait de magnifiques moissons.

Au levant, les montagnes s’abaissent et des collines s’étagent sans arbres, couvertes de maquis, pour nous envelopper d’un horizon plein de tristesse et de mélancolie.

La ville, avec ses maisons bâties sans régularité, est dominée par le château de Vincentello d’Istria. Un escalier en spirale à travers le roc y conduit. C’est un vrai nid d’aigle. Au pied de ce château se trouve le hameau des Castellacce.

La Restonica coule limpide sur un lit de sable et de blocs polis et se mêle au Tavignano [4] au pied de la ville, à l’orient. Tous les deux lui font une ceinture d’eau abondante pour favoriser le jardinage. L’Orta vient du nord et se réunit au Tavignano un peu au-dessous du confluent de la Restonica. Ces trois rivières descendent par diverses vallées, dans la plaine de Corte, après avoir parcouru, dans leur course rapide et bruyante, les gorges profondes et sauvages des montagnes dont on aperçoit les sommets dans le lointain.

La ville n’est pas riche en monuments. La seule maison historique est celle du gouvernement sur la place qui se trouve en bas des Castellacce. Nombreux sont les cortenais qui se sont illustrés dans la magistrature et dans l’armée. Chaque pas, ici, est marqué par la tradition de quelque fait mémorable et l’on peut dire que, si une politique vénale a dépouillé Corte de son titre de capitale, elle restera toujours au premier rang dans la mémoire et dans le cœur des patriotes corses.

 

Les couvents méritent une mention spéciale. Celui de Saint-François était alors dans toute sa prospérité. Selon les habitudes des bons moines, les couvents occupaient des emplacements favorisés par l’abondance des eaux et la facilité de la terre. Loin des tracas de la ville, les moines vaquaient paisiblement à leurs occupations pieuses. Les frères servants allaient, de porte en porte, percevoir la dîme et les aumônes des fidèles. Paix à leurs mânes oubliés ! Ce furent de fiers patriotes et Gênes n’eut pas d’ennemis plus acharnés. Le capucin parcourait souvent les terres, sous les dehors humbles d’un saint, pour donner le signal des insurrections. Alors, le  chapelet d’une main, le mousquet de l’autre, il se battait en donnant courage aux insurgés au nom de Dieu et de la Vierge Marie, sous la protection de laquelle l’île était placée.

Le couvent de Saint-François, situé sur les pentes inclinées, vers le nord, du Monte Corbu, est célèbre dans les annales de la nation. Paoli aimait à s’y rendre pour méditer dans le silence et la prière. La place qui faisait face à l’église a retenti des accents des orateurs demandant vengeance de l’esprit impie des Français.

Pozzo di Borgo se prononçait, sur cette même place, avec énergie en faveur des anglais en accusant les Français d’avoir rompu le pacte d’union par l’assassinat du roi et l’abolition du culte. Des milliers d’auditeurs se levaient et, frémissants, acclamaient l’orateur en criant, nous ne voulons plus de la France.

La réaction féroce, suite de nos discordes civiles, n’a laissé de ce qui fut le couvent de Saint-François que des débris branlants et l’église sans toit, avec ses charniers fouillés et les ossements jetés au vent. Les oiseaux de nuit ont élu domicile dans les décombres et ses cours désertes sont couvertes de ronces.

Telle était la ville où je tenais garnison et à laquelle je devais appartenir par mon mariage.

 

Chapitre Trois - Le contenu des mémoires

 

Je vis se dérouler, sous mes yeux, les diverses phases de la révolution et surgir les idées nouvelles au milieu de ce peuple qui n’avait connu d’autre haine politique que son aversion pour Gênes et son gouvernement. Je vais retracer les actions des hommes qui, de mon temps, se heurtèrent dans la mêlée.

Anglais, Français, Russes vont se retrouver en Corse, face à face, et renouveler l’éternel combat des ambitions et des suprématies. Dans ce creuset, surchauffé, des idées nouvelles prennent jour. La Corse, devenue le rendez-vous de trois grandes puissances, fermente dans la confusion. Diverses parties se remuent au nom de la religion, de l’autonomie etc. et, dans ce pêle-mêle de revendications, le peuple corse ne sait plus que devenir. Un homme lui est resté, Paoli [5]. Il sera obéi par les masses et chacune de ses paroles sera parole d’évangile.

 

Chapitre Quatre - La Corse du milieu du XVIIIème Siècle

 

Avant de donner suite aux récits des faits qui se passèrent au moment où Paoli commandait la 23ème division militaire, je crois utile de rappeler, en quelques mots, ce que fut la Corse de ce temps-là. Cette étude sera intéressante au point de vue des mœurs de la vieille Corse, celle qui fut debout, durant quarante ans, pour lutter, les armes à la main, contre les Génois, aidés de l’étranger.

 

Alors vivaient encore les générations guerrières des luttes nationales. J’ai connu des vieillards qui se rappelaient les débuts de la sainte insurrection. Continuellement en contact avec ces hommes, j’ai pu m’imprégner de leurs idées et connaître ces mœurs et ces coutumes que l’on apprécie de travers pour ne pas les juger selon les lois de l’histoire impartiale qui doit raconter, sans passion et sans haine, les vicissitudes des peuples. Je suis bien placé pour le faire, non par les beautés du style, mais par la fidélité des souvenirs. Etranger au pays, je restai froid devant les passions tumultueuses qui agitaient ce peuple en sens divers et je me contentais de recueillir, en silence, les traditions du foyer et les souvenirs, encore vivants, des combats et des vendettas.

 

Il s’est formé, autour de l’Ile de Corse, une légende qui a cours en France et à l’étranger. Les Corses, dit-on, sont paresseux et vindicatifs. Les lettrés ajoutent même, d’un ton d’ironie : « Voyez, les romains n’en voulaient point pour esclaves ».

A travers les âges, la famille insulaire a vécu dans les transes et le martyre par l’apparition fréquente des sarrasins et des corsaires d’Alger et de Salé qui débarquaient, inopinément, sur les rivages, massacrant sans pitié hommes, femmes et enfants. Les survivants étaient traînés sur les vaisseaux pour être vendus sur les marchés d’Afrique. Les belles jeunes filles étaient réservées pour les harems des pachas, des aghas ou des maures, enrichis par la traite.

 

Durant la nuit, un messager arrivait au village endormi dans la quiétude et l’oubli et sa voix, rauque et stridente, réveillait les gens paisibles qui, après la veillée, avaient murmuré en commun la prière du soir. Au milieu de la confusion et des cris d’alarme, le tocsin a retenti, lugubre et solennel, au milieu de la nuit sombre. Les fenêtre s’ouvrent : les lumières apparaissent et chacun de crier : « Cosa ci e ?[6]» Et la voix répétait : « I turchi, I turchi [7]».

Ce mot a suffi pour changer le calme de la nuit en désordre effrayant. On entoure le messager. Tous parlent à la fois. C’était un jeune homme, encore imberbe, dont les vêtements en lambeaux étaient souillés de sang. Il dit, d’une voix épuisée : « les Turcs ont débarqué à Bravone et ont surpris nos travailleurs ».

Soudain les gémissements se changent en longs cris de fureur. Le [8]Colombo retentit de toutes parts pour réveiller les habitants de la vallée. Tous les hommes, jeunes et vieux, partent armés, au pas de course, suivis des femmes échevelées, brandissant, elles aussi, le mousquet et arrivent à la Bravone, haletants et couverts de sueur.

Dans les champs, les gerbes sont piétinées, des bœufs farouches agitent leur queue sur des blessures béantes. Partout est visible la trace de la lutte. Des hommes agonisent sur le terrain inondé de leur sang ; des femmes, les flancs entrouverts par le cimeterre, gisent çà et là, pêle-mêle, les yeux vitreux, avec des râles étouffés et, dans le lointain, sur la mer calme et azurée, des vaisseaux, voiles déployées, disparaissent à l’horizon.

Les femmes affolées appelaient « O France, O Mari » etc. Aucune réponse n’arrivait des champs silencieux. Autour d’une maisonnette, comme en un lieu de refuge, s’étaient dirigés des malheureux surpris par les corsaires. Des cadavres d’enfants, d’hommes, de femmes, tailladés par le cimeterre, gisaient sanglants et muets, les yeux tout grands ouverts et la bouche convulsée. Plus malheureux encore furent les survivants qu’attendait un esclavage cruel aux villes de Barbarie, chez un peuple fanatique et sans pitié pour les chrétiens.

Voilà ce que me raconta un vieillard de Tallone. « J’y ai perdu deux fils et une fille, que sont-ils devenus ? ». « Dieu seul le sait » ajoutait-il.

Il me dit encore : « Un enfant sortit, demi nu, du [9]maquis et courut vers sa mère qui le pressa sur son sein ». «  Et ton père ? Mort. Et tes frères ? Je ne sais pas. »

Nous procédâmes à la reconnaissance des cadavres. Après avoir creusé une grande fosse, nous les empilâmes et les recouvrîmes de terre. Le curé prononça les dernières prières et nous rentrâmes le soir à Tallone. Toute la nuit on entendit des pleurs et des gémissements et nos femmes, dans leurs voceri lamentables, appelaient la malédiction de Dieu sur les Turcs.

 

 

Chapitre Cinq - La Vendetta et ses conséquences

 

La scène change. Contre le cruel Sarrazin, les cœurs battaient à l’unisson.

 

Dans une visite que je fis, par condoléances, au sujet d’un meurtre, j’eus le spectacle d’une famille atteinte par la [10]vendetta.

Dans la salle de la maison, étendu sur la tola (table), les mains croisées sur la poitrine, retenant un crucifix, un homme dort de l’éternel sommeil.

Une mort sanglante a tranché le fil de ses jours. Le matin, il s’était levé souriant à l’espérance et aux amours et, le soir, on le rapportait, sans vie, sur un brancard.

Autour du lit funèbre, les femmes, sœurs, épouses ou filles du défunt, les cheveux épars, les seins demi nus, éclatent en imprécations jusqu’à ce que le [11]vocero termine, dans un long sanglot, les douleurs de la veuve et des orphelins.

 

Au coin de la salle, sont rangés, debout et silencieux, les parents du mort. Ils sont armés. Leur cœur dur s’émeut aux accents du vocero qui les convie à la vendetta s’ils ne veulent être déshonorés et en lutte aux sarcasmes (rimbecchi). Je pensais au malheur de ces mœurs étranges et je plaignais les Corses de toute mon âme de subir l’influence des coutumes atroces de la vendetta. Avec le débarquement des corsaires, la haine était sainte et justifiée. Après le meurtre, la vendetta m’apparaissait comme un crime monstrueux, un défi jeté à la justice humaine qui n’aurait plus sa raison d’être si chacun se faisait justice soi-même. Oui, avec des lois justes et impartiales, la vendetta serait criminelle et mériterait le châtiment suprême si ce n’est que l’état social la favorisa par l’impunité et même par des faveurs accordées aux buveurs de sang humain. Ainsi fit Gênes durant des siècles, alors qu’elle tint, sous son talon de fer, la Corse, frémissante de son joug odieux. La justice était vénale. Le meurtrier riche payait une somme convenue et restait tranquillement chez lui ; le meurtrier pauvre prenait l’engagement de servir la république « in terra ferma » et sur les galères qui couraient les mers. Tuer était un métier lucratif, sans risques et dommages, et donnait la considération, comme action d’éclat aux misérables qui avaient jeté le deuil et la désolation sur les familles ennemies.

On sentit alors la nécessité de se faire justice soi-même et de recourir à la force, à la ruse pour qu’à leur tour les familles triomphantes connaissent les pleurs avec la détresse de la mort violente et imprévue du meurtrier. S’il était absent, au-delà des mers, les haines ne furent pas désarmées et la vendetta atteignait par ricochet les parents de l’assassin.

 

Tandis que les invasions barbaresques rendaient le littoral dangereux pour les laboureurs et les bergers, la malaria décimait la population laborieuse qui les fréquentait. Il s’ensuivit que les plaines restèrent à peu près abandonnées et les habitants se retirèrent dans des villages éparpillés dans la montagne ou au fond des vallées, afin que les envahisseurs corsaires ou génois connaissent des risques dans leurs razzias sauvages et n’eussent pas la facilité de les surprendre au repos. Les sentiers rocailleux serpentaient au milieu du maquis impénétrable pour les Génois qui s’arrêtaient, consternés par le son du colombo jetant dans les airs ses notes énergiques.

L’agriculture reste en souffrance. Les châtaigniers couvrent les coteaux et un nombreux bétail erre dans les montagnes durant l’été. L’hiver, les troupeaux vont paître dans le fond des vallées et se nourrissent de l’arbousier, des feuilles du chêne et du hêtre auxquels on ajoute, rarement des rations de châtaignes.

Ceux qui se hasardent à parcourir les plaines, sont exposés aux attaques des voleurs de bestiaux et au fléau des fièvres paludéennes. Plus de cent mille hectares d’excellentes terres sont ainsi abandonnés. C’est le neuvième de la superficie de l’île, celle de ses parties qu’on appellerait la terre promise si l’on n’y mourait pas avant l’heure.

Malgré les déchirements des inimitiés privées, les apparitions fréquentes des corsaires et la malaria atteignent dans leur existence la plupart des membres des familles fréquentant les plaines d’Aléria et de Mariana, les guerres séculaires des corses contre les envahisseurs n’ont pas discontinué. Cette vitalité du peuple insulaire étonne l’historien et le penseur et il faut que la race ait été marquée du sceau de Dieu pour résister aux épreuves sans nom qui l’ont accablée de toutes part.

Grâces soient rendues au maquis, aux forêts et aux montagnes qui ont permis au peuple corse de s’y réfugier dans les temps d’épreuves. Ils ont préféré à la vie aisée, sédentaire, que les Génois faisaient miroiter dans leurs promesses fallacieuses, la vie dure des bois et lorsque le cruel destin les remettait sous le joug de Gênes, ils s’écriaient avec le poète «servi saremu ma servi ogn’onu frementi » (nous serons esclaves, mais esclaves toujours frémissants).

 

La justice vénale arma le bras des bandits et l’on rapporte que, de 1685 à 1715, c’est à dire durant trente ans, les meurtres commis en Corse ont atteint le chiffre de vingt huit mille. Aussi, la population de l’île était tombée à cent vingt mille habitants alors que, d’après Filippini, elle comptait, lorsqu’il publia son œuvre remarquable, Storia di Corsica au XVIème siècle, plus de quatre cent mille habitants. Ces chiffres sont éloquents : leur témoignage frappe au visage l’exécrable gouvernement génois qui, d’après un historien de Gênes, voulait administrer les plages et les monts après avoir exterminé le peuple « Vulevano i genovesi signo reggiare la spiaggie e i monti sensa i popolani ».

Une société tourmentée par la méchanceté des hommes et la malaria ne pouvait que disparaître.

Il fallait devenir ilotes et se courber sous le joug âpre et féroce des autorités génoises ou se raidir menaçants et mourir. C’est ce que les Corses ont fait et ils vinrent à bout des tracasseries des génois  en les forçant de s’agenouiller devant eux et d’implorer grâce et merci. Ces époques, empreintes d’évènements sanglants, d’appels aux armes, ont éloigné les Corses de l’amour du travail et la vendetta devint un droit et l’appel suprême contre la vénalité de la justice.

 

La légende qui fait passer les Corses pour des paresseux viendra à disparaître sous la plume des écrivains qui, un jour, entreprendront la tâche de les laver des calomnies génoises. La Corse, noble martyre, a donné à l’univers l’exemple des vertus civiques.

Aux yeux du sage et du penseur, la vendetta s’excuse, même elle est glorifiée comme un symptôme de la réaction sauvage, implacable, produite par l’acquittement des assassins. Les puissants de la terre ne jugent la vie précieuse que dans les cas réservés à la conservation de leurs personnes et laissent le vulgum pecus se débattre en vain pour soutenir ses droits et réclamer la dette de sang. Je rapporte ces paroles que j’ai souvent entendues de corses éclairés et qui jouissent de l’estime publique. Ils ne trouvaient pas d’autre cause à la vendetta.

 

La Corse fut méconnue dans son essence première, comme vie familiale, et dans ses rapports divers avec les autorités civile et religieuse. Le peuple ne put jamais s’habituer aux basses soumissions, aux timidités des races vaincues. Il aurait fallu le traiter sur un pied d’égalité et lui donner la justice avec des arrêts sévères et inflexibles. Au contraire, il fut livré aux caprices des gouverneurs, sans contrôle, qui vendirent la justice.

Il est à remarquer qu’aucun acte de fanatisme ne signala les périodes des guerres nationales. Le peuple se leva tout entier aux cris de « e viva la liberta ». Les prêtres, les moines, furent de bons patriotes et encourageaient les populations à la résistance en criant « morte a i genovesi ».

 

L’histoire politique n’a pas encore dit son dernier mot sur les révolutions de la Corse. Des œuvres remarquables ont été publiées. Aucune ne donne la note vraie des évènements.

Un français, de grande naissance, me semble avoir résumé admirablement la situation dans un rapport adressé au cardinal Fleury en 1749

« Pour soumettre les Corses, les seules armes sont inutiles. La paix ne sera obtenue que sous un gouvernement juste et impartial qui inspirerait la confiance. L’impunité a causé la révolte et les homicides ».

Plus loin dans une lettre au [12]duc de Noailles, le marquis de Cursay, alors général des troupes d’occupation, écrivait : « je m’informai des évènements qui signalèrent en Corse le passage du prince de Wurtenberg et je fus convaincu que la force était non seulement inutile, mais dangereuse et qu’un bon gouvernement pouvait seul rappeler les Corses à la subordination. La mauvaise administration de la justice fut la cause de la révolution, la république de Gênes en convient elle-même ».

Le marquis de Cursay disait la vérité à son gouvernement. Soldat plein d’honneur et de loyauté chevaleresque, le marquis était en contact avec des hommes tels que Giafferi, Gafforio et Castineta et, frappé de la grandeur d’âme et de l’héroïsme des chefs insulaires, il forma le projet de pacifier leur pays meurtri par les luttes de la tyrannie. Il avait apprécié sainement la situation. Trop heureuse, la Corse, si on l’eût écoutée ! La guerre fratricide entre corses et français eût été évitée ! La Corse serait devenue française sans le vain apparat d’une cession génoise qui porta la colère des corses à son paroxysme.

 

Le marquis de Cursay fut rappelé en disgrâce. Les Corses comprirent alors que Gênes et la France poursuivaient le même but, d’un commun accord. Au départ du marquis, Gênes, qui promettait toujours et ne tenait jamais ses promesses, reprit sa verge de fer pour battre les Corses et, trouvant devant elle un illustre patriote, le général Gafforio, elle le fit assassiner.

Dans un effort suprême, les Corses se ruèrent sur ces marchands sans foi ni pitié.  Paoli (Pascal) prit le commandement et leur fit une guerre sans merci. Ils perdirent la Corse sans retour ne laissant dans l’île que des souvenirs d’exécration et de mépris.

 

 

Chapitre Six - L’histoire des guerres nationales

 

L’histoire des guerres nationales du XVIIIème siècle est encore à refaire, comme je le disais plus haut. Bien que d’excellents travaux aient paru, sous forme de livres ou de mémoires, il a manqué à nos éminents historiens, pour résumer cette époque héroïque, l’esprit d’impartialité qui consiste à se défaire des préjugés, des haines ou des amours inhérents à la nature humaine, surtout lorsque ces faits sont trop récents pour être racontés sous leur vrai jour.

L’historien, dans le récit des évènements, doit dépouiller sa nationalité, étouffer ses sympathies et ses haines et faire apparaître la vérité telle qu’elle est.

Je fus mieux placé que tout autre pour saisir l’ensemble des évènements dont les dernières périodes s’accomplirent sous mes yeux. Par ma situation, je fus en contact quotidien avec [13]Paoli, Pozzo di Borgo, Panattieri et, souvent, j’approchai les Bonaparte, les Saliceti, les Arena, les Gafforio. Je me mêlai aussi aux groupes des paysans, de sorte que mes opinions reflètent exactement les positions qui heurtèrent, les uns contre les autres, les divers partis encore tous remués par un passé de guerres civiles et de terribles vendettas.

 

Au siècle dernier, la Corse eut le don de faire naître, dans le monde, de vives contestations par l’étrangeté des faits et la violence d’un état de révolte sans frein. Le spectacle inouï de quelques milliers d’hommes, luttant contre la puissante république génoise et la réduisant aux abois, faisait naître partout des sympathies.

Chaque fois que la Corse et Gênes se prenaient corps à corps, Gênes touchait rudement sur la terre vengeresse de l’injustice et de la tyrannie.

Elle implorait alors les rois et les empereurs et sa politique coûteuse, favorisée par les dons, l’argent et les promesses, venait à bout des hésitations des cabinets princiers.

Des régiments disciplinés, aguerris, partaient en guerre à son secours et ne pouvaient entamer ces bandes mal armées, sans organisation, poussées à la lutte par l’amour de la patrie et la haine de l’étranger.

Un jour, un capitaine allemand rencontra un blessé qui perdait son sang par une horrible blessure. Défaillant et meurtri, il s’était traîné sous un châtaignier.

« Vous n’avez pas d’ambulance ? » lui demanda l’officier.

« Non » répondit le Corse.

« Vous n’avez pas de médecins ? »

« Non plus »

« Que faites-vous alors ? »

« Nous mourons ».

Et soudain il s’étendit sur le gazon frais, croisa les bras et murmura ces mots « Gesu, Giuseppe, Maria », et relevant la tête, il cria d’une voix forte « E viva la liberta ». Sa tête retomba lourdement, il avait cessé de vivre.

Chapitre Sept - Le début de la Révolution – Théodore de Neuhoff

 

En 1729, dans la [14]pieve de Bozio à Bustanico, commença la révolution. Les esprits vivaient alors dans un sombre mécontentement, attendant la délivrance d’un dieu vengeur de l’injustice et de l’iniquité. Il suffit parfois d’une étincelle pour allumer un vaste incendie dans les été torrides qui ont desséché les herbes de la prairie et des forêts et rendu les maquis durs au toucher, après avoir jauni leurs feuilles vertes. Alors le pétillement suit son cours, d’abord faible et indécis, avec des crépitations sourdes et puis, soudain, les flammes apparaissent et leurs spirales étincelantes enveloppent la forêt avec un bruit de tonnerre et des rumeurs éclatantes comme le bruit de la fusillade. Telle fut la révolution sans exemple dans l’histoire des peuples.

Un vieillard, appelé Cardone Defranchi, fut sommé par le collecteur génois de payer ses taxes. Parmi ses pièces de monnaie, il y en eut une à laquelle il manquait la valeur d’un demi solde : le collecteur refusa de recevoir la somme. En vain le vieillard supplia le collecteur d’avoir égard à son extrême misère et d’attendre au lendemain pour le règlement de ses impôts. Celui-ci refusa en le menaçant de saisir ses meubles. Cardone traversa les rues du village en proie à la plus grande surexcitation.

« Gio Cardo, qu’avez-vous ? » dit un jeune homme qui se leva à son approche. « J’ai trop vécu, mes mains inertes ne me servent plus, sans cela l’infâme génois eût payé de la vie ses insultes et son mépris ». Et il raconta que le collecteur l’avait poussé rudement dans la rue et que des sbirri étaient commandés pour saisir son mobilier et vider les greniers de sa provision en blé et en farine. Lui, Cardone, irait mendier son pain -malheur à moi-. « Attendez ziu Cardo, nous sommes jeunes, nous et prêts à la vengeance » répètent en chœur les hommes qui s’étaient rapprochés de lui, alors qu’il racontait sa misérable aventure.

Soudain la grosse cloche de l’église s’ébranle et sonne le tocsin. Le colombo fait retentir les vallées de ses appels lugubres et guerriers qui remuent les Corses jusqu’aux fibres dernières. Le collecteur, surpris, en demande l’explication. « Cela signifie que nous allons mourir » répondit son guide.

A la nouvelle des troubles de Bozio, cent hommes furent expédiés dans la pieve, par ordre du gouverneur Félix Pinelli, accueillis froidement à Poggio di Tavagna, ils allèrent loger chez l’habitant. Mompiliani, natif de ce village, conçut le projet de s’emparer de leurs armes ; ce qui fut exécuté à la faveur de la nuit ; les soldats ainsi désarmés durent rentrer à Bastia. Mompiliani devint l’un des chefs des insurgés. Ceux-ci attaquant le fort d’Aléria, le prennent d’assaut, taillent la garnison en pièces, se pourvoient d’armes et de munitions et, sans tarder, marchent sur Bastia. Plus de cinq mille hommes allèrent camper devant la villa (citadelle). On envoya un évêque aux insurgés pour s’entendre avec eux. L’évêque obtint une trêve de vingt quatre jours, pendant laquelle les insurgés se retireraient dans leurs montagnes.

Trompés par leurs ennemis, les Corses redescendirent de leurs montagnes et, au nombre de dix mille, mirent le siège devant Bastia. La révolte, étant devenue générale, Gênes ne put l’arrêter bien qu’elle eût envoyé des commissaires pour reprendre les négociations.

« Me trahiras-tu pour me livrer à ces paysans féroces ? »

« Non, seigneur, j’ai mangé de votre pain et je ne vous trahirai pas. Vite, à cheval. »

Les mulets sont détachés et sellés à la hâte. Les quelques soldats génois de l’escorte, blêmes et silencieux, les suivent au pas de course. Ils prennent des sentiers de traverse par les maquis. Le guide connaît tous les passages. Natif de Corte, il a gardé les troupeaux dans la vallée du Tavignano.

Les cloches des paroisses avaient répondu au tocsin de Bustanico. Des cris de « a morte i genovesi » s’élevaient dans les airs. Les premiers insurgés trouvèrent la salle du collecteur abandonnée, la table encore couverte des registres de la taxe. On en fit un feu de joie. Les fugitifs furent sauvés du massacre par l’apparition de militaires que le gouverneur de Corte avait envoyés à leur secours.

Ces faits me furent racontés par un témoin oculaire de la fameuse révolution. Il avait alors quatre vingt six ans.

Ce fut le signal. Partout, dans les pieve, se répercutent les sons du colombo. La Tavagna, le Mostino, Vellerustie, Corte se soulèvent en masse et courent aux armes. L’insurrection a trouvé ses chefs : Ceccaldi, Giafferi, bientôt suivis par Gafforio, Paoli, Castineta et Ciavaldini ; Orezza n’est pas des dernières à s’insurger. Sans armes, ils courent avec la hache et la faux sur les troupes ennemies et, par des surprises et des marches de nuit, les enveloppent et les forcent à déposer leurs fusils et leur poudre dans les mains des patriotes.

Ainsi s’opéra le premier armement des milices corses. Quant aux vivres, la sachetta munie de pain bis, de fromage et de lonzo, suffisait pour quinze jours à la nourriture et l’eau des torrents étanchait leur soif.

Le manque de munitions était la cause du répit que les insurgés accordaient à Gênes dans la guerre inexorable.

Un navire anglais parut à l’embouchure du Golo avec cinquante cinq quintaux de poudre, des fusils et des balles. Les Corses se réjouissent de ce secours inattendu et, plus que jamais, la lutte redevint ardente pour chasser l’étranger.

A ce secours temporel, Dieu ajouta l’insigne faveur d’ouvrir aux insurgés, morts pour la Patrie, les portes du Paradis. Ainsi en avaient décidé les prêtres et les moines théologiens, réunis en consulte, au couvent d’Orezza. La guerre sainte fut proclamée et les martyrs de la bonne cause allèrent droit en Paradis et les Génois au fond des enfers, là où sont les pleurs et les grincements des dents. Cette décision lue en chaire par les curés exalta le courage des assistants. Hommes, femmes et enfants, malgré la sainteté du lieu, se levèrent enthousiastes et farouches : « guerra, guerra, morte ai genovesi ».

Les premiers étrangers à entrer en ligne pour le compte de Gênes furent les Allemands qui arrivèrent en Corse le 10 août 1735, au nombre de quatre mille. Ils étaient commandés par le général Wachtendank. Divers engagements les mirent aux prises avec les Corses. L’attaque de Calenzana fut une véritable bataille où périrent des milliers d’allemands.

La tactique des généraux impériaux échoua contre ces bandes armées qui osèrent les assaillir avec la fureur du désespoir et le mépris de la mort.

Leur général, étonné de cette résistance, réfléchit sur la duplicité génoise qui avait représenté les Corses comme un troupeau prêt à la débandade dès que les clairons allemands auraient sonné la charge.

Il s’était avancé dans l’intérieur, sur la foi des rapports génois. Attiré à San Pellegrino, au milieu des montagnes et des vallées, par la fuite simulée des bandes corses, il se vit tout à coup cerné et en péril pour son honneur militaire. Les guerillos rendaient la marche pénible et désastreuse. A chaque pas, tombait un allemand foudroyé par l’invisible feu d’un patriote, rampant dans le maquis. Le général, perplexe et en proie au découragement, avait ordonné la retraite. Il était trop tard. Les masses corses ne se voyaient pas. On entendait le murmure confus d’une foule irritée. Les crépitations de la fusillade succédaient, par intervalles, aux appels saccadés du colombo.

Le général Giafferi tenait l’armée allemande et son chef à sa discrétion. Il n’abusa pas de sa fortune. Il consentit à un Armistice qui dura deux mois. Une entrevue eut lieu entre les deux généraux. Wachtendank, frappé de la grandeur d’âme du chef insulaire, écouta l’exposé lumineux qui lui fut fait des causes de l’insurrection et il promit de porter au conseil de l’empire, les doléances de la Corse. La trêve de deux mois expira avant l’arrivée de la réponse du cabinet de Vienne, et la guerre recommença. Quatre mille allemands, la seconde moitié des troupes auxiliaires fournies par l’empereur Charles VI, débarquèrent alors dans l’Ile. Après avoir été battus en maintes rencontres, les impériaux, commandés par Doria et Vices, furent exterminés dans la sanglante bataille de Calenzana (2 février 1752). Gênes, saisie d’effroi, supplia l’empereur de lui envoyer encore quatre mille hommes. Une nouvelle armée, commandée par le prince Louis de Wurtenberg, partit pour la Corse. Celui-ci promit une amnistie générale si les Corses déposaient les armes. Mais les Corses refusèrent de traiter sur cette base. Wurtenberg, le prince de Cuhnbach, les généraux Waltendank, Schmedman et Waldstein, arrêtèrent en commun leur plan d’opérations et s’avancèrent aussitôt vers l’intérieur. Les Corses s’étaient retirés dans les montagnes et étaient décidés à fatiguer l’ennemi par une guerre de partisans. Mais, sur ordre venu de Vienne, le prince de Wurtenberg dut s’arranger à l’amiable avec le peuple corse que l’on reconnaissait avoir été lésé dans ses droits. Les troupes allemandes furent rappelées et s’embarquèrent le 15 juin 1733.

La [15]paix intervenue ne pouvait être de longue durée. Les conditions intervenues le 11 mai 1732 ne devaient pas être respectées par Gênes qui fit arrêter les signataires de ce traité, Giafferi, l’abbé Aitelli, Ceccaldi et Raffalli, sous le prétexte de haute trahison et les fit jeter dans ses cachots d’où ils ne sortirent que grâce à l’intervention en leur faveur du prince de Wurtenberg  Giafferi, violant la promesse faite à Gênes de ne plus retourner dans son pays, quitta Livourne et débarqua dans l’île où des insurrections avaient éclaté de toutes parts. Dès son arrivée en Corse, Giafferi, de concert avec Hyacinthe Paoli, convoque une consulta à Corte, la ville des montagnes. L’île est mise sous la protection de la Sainte Vierge Marie, dont l’image fut placée sur le drapeau national, et Jésus Christ fut nommé le Gonfalonier ou porte-étendard de la Corse. Tout cela se passant au milieu de l’indifférence des monarques qui laissaient massacrer tout un peuple sans lui tendre la main. Les Corses ont recours à l’intervention divine. Ainsi font les martyrs lorsque, en proie aux supplices, ils lèvent au ciel leurs yeux inspirés et reprennent leur sérénité au milieu des tourments. Bien que Pinelli et Vivarola fussent arrivés en Corse, avec toutes leurs troupes disponibles, le pays tout entier, à l’exception des fortes places maritimes, fut arraché à Gênes par Giafferi.

 

Les prières des patriotes parurent exaucées car, au moment où ils manquaient de munitions de guerre, Théodore de Neuhoff débarque à Aléria, en mars 1736 avec des armes, vivres, munitions, habillement et quelques caisses d’argent. Les Corses, enthousiastes, le proclamèrent leur roi et ceignirent sa tête blonde d’une couronne de lauriers des maquis. Le nouveau roi était de belle prestance, grand, élancé, avec un port de tête plein de dignité. Il parlait l’Italien et ses nouveaux sujets étaient ravis de l’entendre s’exprimer en cette langue avec des gestes nobles et lents, conformes à sa grandeur. Sa parole, religieusement écoutée, promettait de grands secours pour l’avenir, avec l’alliance future des rois, ses confrères. Il jura fidélité à la constitution. Jamais il ne déposerait les armes avant que le dernier génois n’eût disparu de son royaume. Il institua un ordre de chevalerie « La Délivrance », il bat monnaie et nomme des ambassadeurs. Il exerce enfin tous les attributs de la royauté. Seulement, son royaume était une île de peu d’étendue et ses sujets n’avaient pas l’élasticité nécessaire pour plier aux caprices d’un roi.

Ce trône, improvisé dans les ardeurs de la lutte, était vacillant, comme le roseau des marécages. Les nouveaux sujets étaient peu soumis. La constitution à laquelle il avait juré fidélité, le mettait sous tutelle et à la discrétion des conseillers d’état, fiers et indociles. Le succès justifie tout. S’il avait pu continuer des dons et largesses, on l’aurait supporté comme roi soliveau mais, après l’épuisement de son trésor, il arriva que la mauvaise humeur de son entourage lui fit sentir que son règne tirait à sa fin et il donna sa démission de roi. Il s’embarqua, sous pavillon français, à Aléria le 11 novembre 1736 et débarqua à Livourne, déguisé en abbé. Il mourut, oublié dans une prison où il fut enfermé pour dettes.

 

Chapitre Huit - La première arrivée de Pascal Paoli

 

En janvier 1738, les Français interviennent à leur tour. Quatre régiments, ceux de la Sarre en partie, d’Auvergne, débarquèrent à Bastia, composés de trois mille hommes, sous le commandement du marquis de [16]Boissieux, avec mission de contraindre les Corses libres à se soumettre au joug odieux de Gênes qu’ils venaient de secouer. Les pourparlers furent longs. A la fin la discussion tourna à l’aigre et on en vint aux mains. Les Français occupèrent Borgo et Luciana. A cette nouvelle, les Corses, réunis à Orezza, appellent la population aux armes et trois hommes attaquent Borgo défendu par le capitaine de Courtois avec cinq cent soldats d’Auvergne. Ceux-ci, après trois jours et deux nuits de combats, furent sauvés par l’arrivée de Boissieux qui avait deux mille hommes avec lui.

Harassés de fatigue, les Français rentrèrent à Bastia, presque découragés et leur général demanda à être remplacé pour cause de maladie. [17]Maillebois le remplaça. Il arriva en Corse en mars 1739 avec douze mille hommes de renforts. Le lieutenant colonel d’Auvergne, Monsieur de Sasselange qui, depuis la mort de de Boisssieux survenue le 2 février, exerçait le commandement des troupes, céda ce commandement à [18]Maillebois.

 

Les Français n’étaient pas aimés en Corse. Les souvenirs de Sampiero, abandonné par eux dans la lutte génoise, l’humiliation et les supplices infligés aux soldats corses de la garde papale pour prétendue insulte au drapeau français, étaient encore vivaces. La tradition, aidée parles couvents, maintenait dans toute son énergie la haine de la France en rappelant, à la veillée du soir, les ruines et les incendies que les Génois apportèrent à la Corse après le départ des français, comme don de joyeux avènement.

 

A diverses reprises, j’ai entendu parler des évènements de Rome et des Corses mis à la question ordinaire et extraordinaire, comme s’ils dataient d’hier, et l’apparition des Français en Corse excita la défiance et le ressentiment.

Le roi Louis XV avait écrit à la Consulta que les Corses, sujets de Gênes, devaient se soumettre à leurs maîtres légitimes. Le marquis de Maillebois, chef de l’armée  d’occupation, insinua aux chefs corses qu’il avait des instructions secrètes lui permettant de traiter avec eux et il leur donnait l’assurance qu’il ne tirerait pas les marrons du feu pour les offrir bénévolement aux rusés génois.

Par une politique habile et ferme, Maillebois parvint à faire déposer les armes aux insurgés en étant plus heureux dans la lutte que de Boissieux.

Il avait suffi au général de promettre en sous-main que la Corse ne serait pas génoise pour faire taire les ressentiments et amener une réaction en faveur de la France. Malheureusement la, Corse n’était qu’un jouet de peu de valeur au milieu des conflits du continent et elle fut rejetée de nouveau dans les mains rapaces de l’oligarchie génoise par un traité de paix garanti par la France et l’Autriche.

Au départ des français, l’insurrection reprend. Corses et génois ne pouvaient vivre en paix. Les troupes du roi de Savoie agissent de concert avec la flotte anglaise. Rivarola est nommé chef de la Nation. La cause des corses va triompher avec celui-ci qui est secondé par le patriotisme national et, c’est au moment où Gênes n’en pouvait plus, que le traité d’Aix la Chapelle brise d’un trait de plume la résistance des Corses et les remet à nouveau sous la domination génoise.

Depuis quelques années, le docteur Jean-Pierre Gafforio s’était rendu populaire. La Corse allait trouver en lui un chef incomparable. Homme d’état, aussi prudent dans les conseils que général hardi sur les champs de bataille, il devint bientôt l’idole de la nation qui le choisit pour son chef dans la consulta.

Son énergie froide et implacable ne se montrait que sous des traits gracieux et spirituels, sa parole avait la douceur des sirènes. Il apaisa les discordes familiales en indiquant au peuple farouche la voie de la liberté comme glorieuse et immortelle. Le sang corse devait être réservé à la Patrie et ne pas se répandre dans de vaines querelles.

Gênes bondit de fureur : elle trouvait son maître.

L’âme de Sampiero ressuscitée lui annonçait que le terme de sa tyrannie était fixé. Les armes lui tombaient des mains et, naturellement, elle médita l’assassinat. Ses vœux furent exaucés car le général Gafforio fut assassiné au moment où il était appelé à rendre à la Corse d’immenses services et à ajouter à l’histoire de cette île, des pages glorieuses. Les noms de Gafforio, ceux de Paoli et de Sampiero forment une trilogie qui survivra dans la postérité.

Un général français, de Cursay, fut l’ami et l’admirateur de Gafforio. Ces deux nobles caractères étaient faits pour s’entendre. Gafforio aimait sincèrement la France. De Cursay et lui se plaisaient, dans l’intimité, à échanger leurs vues sur les moyens de procurer à la Corse la paix et la prospérité. Tous les deux tombèrent, victimes de leurs passions généreuses et de leur amour pour le bien public. Gênes, blême et tremblante devant l’épée, n’avait pas sa pareille dans l’intrigue et la férocité. Gafforio fut assassiné et le marquis de Cursay alla expier dans les prisons de son roi le crime de l’avoir trop bien [19]servi.

 

Pasquale Paoli paraît sur la scène agitée et sanglante de sa malheureuse patrie. Il revient d’Italie, à peine âgé de trente ans, à l’appel de son vieux père.

Il est élu chef des Corses, le 15 juillet 1755, dans la Consulta tenue au couvent de Saint-Antoine de la Casabianca.

Les débuts de Paoli furent contrariés par Matra. La guerre civile éclata sur divers points de l’île, avec une furie qui combla d’aise les Génois, spectateurs intéressés par ces terribles conflits.

Au couvent d’Alando, Paoli manqua de périr. Au moment où le feu brûlait les portes d’entrée de la maison dans laquelle le chef des corses s’était réfugié, on entendit les sons lointains du colombo et l’on vit venir des hommes armés qui accouraient au secours de Paoli. Matra, loin de fuir, encourageait les siens à la lutte. Un coup de mousquet l’étendit mourant. Les yeux grands ouverts fixaient une fenêtre où paraissait Paoli, son rival. Aux siens qui voulaient l’emporter, il dit : « c’est fini, allez-vous en car je vais mourir ». Paoli, devant son ennemi mort, dit : « quel malheur ! S’il eût survécu, je lui aurais pardonné et la patrie eût compté un vaillant défenseur de plus ».

Matra avait la haute stature et les formes d’un paladin d’un autre âge. Sa valeur dans les combats était réelle.

A quarante ans en date, j’ai causé avec des partisans de Matra. Leur haine contre Paoli était aussi vivace qu’au premier jour et ils le maudissaient, avec des imprécations sauvages, d’avoir été la cause, d’après eux, de la guerre civile et du massacre de leur chef.

 

Le sauveur de Paoli au couvent, celui qui le premier accourut à son secours, avec les milices des communes, fut Torné Cervoni, père de l’illustre général de ce nom. Torné s’était retiré dans sa maison de Sovéria et n’avait pas répondu à l’appel de Paoli pour marcher contre Matra, en armes dans les pays de Serra et d’Alesani ! On ignore les causes qui l’avaient séparé de Paoli. Un messager arrive et dit : « Le Général Paoli est en danger au couvent de Bozio, il va périr ». Torné resta silencieux. « Partez, vite, Torné, sinon le général succombera ». Il ne répondit rien et détournait la tête avec indifférence. La mère survint et demanda « qu’y a-t-il ? ». « Il y a, madame, que Paoli est entouré au couvent de Bozio par les bandes de Matra et qu’il va périr si votre fils ne se hâte de marcher à son secours avec ses milices ».

« Va, mon fils, cours sauver le général ».

Torné, impassible, ne répondait rien. La mère, irritée, s’approche de lui et, découvrant ses seins, lui dit : « Si tu ne pars pas, à l’instant, je maudis ces seins qui t’ont donné le lait ». Torné, secoué, hors de lui, s’élance à la fenêtre et, d’une voix forte, il s’écrie : « Sovérioni, aux armes ».

Il sort, armé de toutes pièces. Les milices l’entourent. Ils gravissent avec légèreté la rude montagne pour tomber à l’improviste sur Matra. Paoli, après sa délivrance, chercha en vain son sauveur : il avait disparu ne voulant accepter ni éloges, ni remerciement.

 

Paoli n’aimait pas les Français et fut réjoui du départ des derniers bataillons rappelés en France par la guerre de sept ans. Il savait que cette nation, toujours en relations cordiales avec Gênes, n’avait que du dédain et de l’indifférence pour les revendications des corses. Les rois restaient insensibles au mot magique de « liberté » et s’étonnaient que des pâtres et laboureurs arborassent l’étendard de la révolte pour réclamer des droits et des consultas. Le régime du bon plaisir suffisait. Paoli tourna toutes ses espérances vers l’Angleterre, pays libre par ses institutions et son Parlement. Pour lui, ce seul gouvernement était l’idéal qu’il rêvait pour son peuple émancipé. Avec les Français, on avait toujours à craindre un retour à Gênes, chose impossible avec les Anglais qui détestaient et jalousaient cette république.

             Pourtant de nombreux corses avaient pris du service dans les armées de [20]France et avaient formé le noyau d’un parti qui manifestait ses sympathies pour les Français.

             Aux jours d’épreuves, la défense s’en ressentit car on ne trouva pas dans la lutte cet élan unanime, cette force d’énergie qui avait terrassé Gênes la superbe, la maîtresse des mers.

 

Paoli profita des années de répit que lui laissèrent les guerres continentales, pour organiser son gouvernement et donner à son pays des institutions libres, toujours en honneur dans la terre des Communes. En constituant sa petite république, Paoli voulut que tous les pouvoirs émanassent du peuple et de son libre suffrage. Cette constitution, basée sur les traditions de la terre des communes, accordait au peuple le suffrage universel au scrutin public. L’âge du vote était fixé à vingt cinq ans. La vertu, le mérite guidaient le choix de l’électeur et, sur la place de l’église, étaient acclamés les citoyens que le choix populaire élevait aux fonctions de Podestat et de Pères de la commune. Ces fonctions se renouvelaient chaque année. Il créa à Corte, sa capitale, une imprimerie et une université.

Dans cette ville, devait se réunir, chaque année, la Consulta en assemblée générale. Elle se composait des représentants des pièves, du clergé et des autorités provinciales. Une majorité des deux tiers des suffrages était nécessaire pour donner au vote la sanction de la loi.

J’ai pu constater, de visu, que les Consulta corses avaient de la ressemblance avec les assemblées suisses. Elles étaient remarquables par le sang froid et chacun y parlait, à son tour, sans confusion.

En dehors de la vendetta, le Corse est l’homme le plus raisonnable que je connaisse.

 

Paoli n’était pas aveuglé par ses sympathies anglaises au point de leur sacrifier l’indépendance de son pays. Il désirait être, non sujet anglais, mais le protégé de l’Angleterre. Il voulait conserver l’autonomie à la Corse, avec les libertés commerciales nécessaires à son développement. Les emplois divers, les fonctions de la magistrature et du clergé devaient être dévolues aux indigènes.

Tel fut son rêve constant jusqu’à sa vieillesse et, revenu dans l’île d’un long exil, il renouvela les projets de son âge viril.

Chose à méditer et à servir d’exemple aux patriotes ! Paoli, proscrit par les Français, devint bientôt suspect à l’Angleterre et alla terminer ses jours à Londres, la ville des brouillards et de l’humidité, loin de sa chère île natale et des ombrages de Morosaglia, où s’était passée son enfance heureuse, sous l’égide d’une mère qui, dans ses chants, lui prédisait ce commandement « Avrai il commando in manu ». Il donna à son pays ses dernières pensées. Dans ses heures de mélancolie, il remémora souvent la prophétie fatidique : « Corsica, non avrai mai bene ».

 

Paoli était parti pour l’exil, chassé de Corse par les Français, après le désastre de Ponte Nuovo. Il s’embarqua à , dans la nuit du 12 au 13 juin 1769, en compagnie de son frère Clément, de son secrétaire, l’abbé Antonio Francesco Andrei et de quelques partisans dévoués. Deux mois après, il était installé dans un hôtel de Londres, vivant de la pension que lui faisait le gouvernement anglais. Il dut, plus tard, quitter cette même Corse en 1795, durant l’occupation anglaise, comme on le verra ci-après.

 

Chapitre Neuf - Le retour de Pascal Paoli

 

En 1755, Paoli, venant de Naples, reprit la lutte contre Gênes. Les Génois, chassés de l’intérieur, demandèrent des secours aux français qu’ils avaient soutenus de leurs finances dans la guerre de sept ans. Cette satisfaction leur fut accordée et de Marbœuf vint en Corse investi du commandement de cette expédition. Les Génois, désespérés de vaincre, parlèrent de céder l’île à la France. Choiseul, voulant augmenter son prestige, après les désastres de la guerre de sept ans, accepta ces offres et, secrètement le 19 mai 1768, l’île fut vendue à la France.

Les troupes de Paoli ayant refusé de déposer les armes, il fut décidé que seize bataillons, sous les ordres de Chauvelin, partiraient pour la Corse. Monsieur de Chauvelin fut malheureux dans ses premières attaques. A Borgo, après une attaque de la part des corses qui dura trente cinq jours, l’infanterie de la légion royale, la compagnie des grenadiers du Languedoc et les troupes venues à leur secours furent mises en déroute et les communications avec Monsieur de Marbœuf furent coupées.

De nouveaux renforts, sous les ordres de Monsieur de Vaux, débarquèrent dans les premiers jours d’avril 1769 à Saint Florent.  Le [21]7 mai suivant, les Français occupèrent Lento, Bigorno, Campitello, Valpajola, Scolca et les abords de Ponte Nuovo. Les Corses ne purent les déloger de ces positions. A l’aide de ses gros bataillon, de Vaux obtint la victoire définitive à Ponte Nuovo. Les destins allaient s’accomplir. La Corse, lassée par quarante ans de luttes, ne montra pas, sous ce dernier combat, cet esprit de décision et d’énergie qui avait caractérisé l’ouverture des hostilités. Nombre de ses enfants furent gagnés à la France par l’appât des grades et des pensions.

La  bataille de Ponte Nuovo fut meurtrière, sans que l’on puisse jamais savoir d’où vint cet affolement des milices qui se précipitèrent à la tête du pont, en désordre, sous la fusillade des français et, chose horrible à raconter, recevant la mort de la garde allemande, à la solde de Paoli, à la suite d’un de ces ordres confus qui sont les signes précurseurs des grandes catastrophes.

Le Golo charria, durant de longues heures, les cadavres criblés de blessures, de ces héros. Leur sang rougit les eaux de la rivière et, à la nuit tombante, les Français cessèrent leurs chants de victoire à l’apparition de fantômes errant sur le champ de bataille.

C’étaient les femmes du Rostino, arrivant échevelées, à la brume et cherchant leurs hommes sur les rives du Golo écumant, dont les flots coulaient jaunes et couleur de sang. Soudain, le silence de la nuit fut interrompu par les cris perçants et lamentables et, le matin, une longue file de ces veuves désolées, de ces filles orphelines, remontèrent le sentier de la montagne en se meurtrissant les seins et en s’arrachant les cheveux. Les morts appartenaient presque tous au Rostino, le pays de Paoli, et ces femmes en pleurs ne purent leur donner la sépulture !

 

Ainsi fut ensevelie la liberté de la Corse après une si longue lutte. Cinquante mille corses avaient péri sur les champs de bataille. Dix mille, environ, tombèrent sous les coups des assassins et des meurtriers !

 

Chapitre Dix - Le vieux Pascal Paoli et son dernier rôle politique

 

Vingt ans avaient passé sur l’exil de Paoli. La révolution de France allait secouer le vieux monde. Paoli, rappelé en France comme le patriarche de la liberté, arrive à Paris, le 3 avril 1790, où il reçut les ovations populaires. A Versailles, le roi et la reine l’accueillirent avec bienveillance. L’Assemblée Nationale lui accorda les honneurs de la séance et [22]Mirabeau qui, dans sa jeunesse, avait fait la campagne de Corse sous le général de Vaux, demanda pardon à Dieu et aux hommes d’avoir combattu un peuple libre.

 

Le rôle de Paoli, dans la dernière période de sa vie, a soulevé les haines et les passions de bien des gens. Tour à tour, les Français et les Anglais l’ont soupçonné de trahison. Son crime, vrai, fut de dépasser les hommes de son temps par le caractère et le patriotisme. La France ne sut pas l’apprécier à sa juste valeur et des démagogues en délire osèrent appeler à la barre de la Convention l’homme qui fut l’incarnation de la liberté.

Pour lui, il n’y avait, en Corse, ni royalistes, ni républicains, mais des citoyens de la même patrie.

 

La mort du roi, ignominieusement traîné à l’échafaud, ébranla ses sentiments de fidélité à la France. L’abolition du culte catholique, la prescription du clergé et des congrégations religieuses lui firent entrevoir la fin d’un monde auquel succéderait l’athéisme sans frein d’une démagogie avide de jouir des biens de la terre. Il avait horreur de l’athéisme et des nouveautés étranges de la Révolution.

Dénoncé à la Convention Nationale, il fut mis hors la loi comme traître et [23]rétrogradé, lui, le citoyen modèle qui avait précédé dans les voies de la liberté ses pâles accusateurs dont tout le mérite consistait à détruire, à amonceler les ruines par la confiscation, l’échafaud et les assignats. Sa grande âme se souleva de colère. Il refusa d’apporter sa tête vénérable au tranchant couteau de la guillotine. Il appela les Anglais dans l’île après avoir, dans une Consulta célèbre tenue à [24]Corte, provoqué la séparation de la Corse d’avec la France.

Même il ne crut pas à la durée de ce gouvernement démagogique qui, dans son délire, avait défié l’Europe toute entière sur les champs de bataille. D’après lui, Gênes attendait le moment de la défaite pour ressaisir sa proie.

Cela serait arrivé sans les victoires de Bonaparte et son essor prodigieux à travers l’Europe consternée et battue.

 

La génération que j’ai connue et à laquelle je fus mêlé, durant de longues années, formait un singulier mélange d’hommes prêts à la lutte, profondément divisés par leurs opinions et voulant, à leur manière, le bonheur de la Corse. Bonaparte, Cervoni, Saliceti, Sebastiani etc. formèrent le parti français ; Paoli, Pozzo di Borgo, Panattieri etc. tenaient pour les Anglais. Ils subirent tour à tour les vicissitudes de la politique jusqu’à ce que Bonaparte, avec l’auréole de la victoire, fixa les destinées de la Corse, désormais réunie à la France.

 

Paoli et Pozzo di Borgo, d’abord allié dans leur haine contre la France, furent bientôt en désaccord lorsque l’Anglais débarqua sur le sol insulaire. Pozzo di Borgo considérait Paoli comme un homme fini. Esprit supérieur, il savait cacher son talent dominateur sous les formes souples et rusées d’un diplomate consommé. Il ne tarda pas à capter la confiance du vice-roi Elliot, qu’il menait à sa guise, avec les formes polies du courtisan, lui faisant croire qu’il n’était que l’humble exécuteur des réformes du jour, alors qu’en réalité il était le moteur principal de l’administration anglaise.

Déjà, c’était pour l’Angleterre une lourde faute de ne pas avoir nommé Paoli vice-roi ! En lui s’incarnait l’âme de la vieille corse et les générations guerrières des luttes nationales étaient encore debout. Les cœurs palpitaient toujours aux frémissements de la défaite et des souvenirs récents des vexations de Marbœuf et de Leonville. Les vivats pour l’Angleterre paraissaient unanimes, mais ils ne tenaient qu’à un homme, Paoli. Lui disparu, un grand silence se fit et les grondements précurseurs des insurrections ne tardèrent pas à signifier aux anglais qu’il fallait quitter la Corse si on voulait éviter des vêpres siciliennes.

 

Le plus beau titre de Paoli, à l’admiration de la postérité, fut certainement la disparition de la vendetta, lorsque, d’une main habile et ferme, il organisa son gouvernement. Jamais, il ne transigea avec l’amitié ou la parenté pour faire grâce aux criminels. La peine de mort frappait les assassins. Le souvenir en est resté chez le peuple. « Giustizia Paulina » voulait dire justice inflexible, sans rémission. Les confiscations, les maisons démantelées, les châtaigniers, les oliviers, les vignes étaient ravagées par les gardes du général lorsque le contumace gardait la campagne malgré les édits. Il fallait s’expatrier ou mourir.

Je me plaisais, dans mes services divers, à observer cet homme (Paoli) qui occupait la renommée. Paoli avait alors soixante dix ans. Sa haute stature s’était légèrement courbée. Ses cheveux blancs lui tombaient en boucles sur les épaules. Son teint, encore frais et coloré, ses yeux bleus surmontés d’épais sourcils, aux regards vifs et pénétrants ; ses mouvements aisés et naturels ne donnaient aucun signe de vieillesse. Son vaste front se développait puissant et lisse. La pensée sereine donnait à sa personne un air majestueux. La parole était nette et abondante. Aux heures familières, c’était un charmeur qui attirait à lui les sympathies, les dévouements des personnes qui l’approchaient.

Souvent, il me fit l’honneur de m’interroger sur la Suisse, sur ses lois, ses assemblées et il me congédiait en disant : « Je voudrais que mon peuple connût de pareilles destinées. Heureux pays où toutes les poitrines battent à l’unisson pour la Liberté ».

 

Quel sera l’homme heureux qui écrira l’histoire de la Corse au dix huitième siècle ? Cette œuvre est réservée, non aux contemporains, trop passionnés par les souvenirs de Gênes, de France et d’Angleterre, mais à ceux qui vivront au siècle suivant, alors qu’auront disparu les derniers vestiges des luttes civiles. Giafferi, Gafforio et Paoli apparaissent successivement avec leurs grandes figures, pareils aux héros de Plutarque. Les diverses nationalités européennes, allemande, anglaise et française donneront le spectacle de ces interventions armées, sous la couleur du bien public, pour n’aboutir qu’à l’effusion du sang insulaire sans apporter, pour la Corse, aucun soulagement à l’œuvre unique de Gênes.

Toujours à côté et derrière les bataillons étrangers, surgit le Génois silencieux, aux paroles mielleuses, se jetant sur sa proie, accroupi comme le tigre, les yeux féroces, attendant le passage de la victime pour bondir sur elle et la lacérer.

Chapitre Onze - Les débuts de la Révolution vus de Corte

 

Les évènements prenaient mauvaise tournure en France et nous étions sous l’impression du massacre des suisses, au jardin des Tuileries, le 10 août 1792, de sorte que le service de France, jadis si envié, nous donnait des inquiétudes pour l’avenir.

Le 22 septembre de la même année, la Convention nationale proclama la République et la déchéance du roi.

Monsieur le Général Paoli commandait alors la vingt troisième division militaire. Je commandais par intérim le régiment suisse, en l’absence du colonel en [25]congé.

Au su de ces nouvelles, les soldats se réunissent par groupes. Tous étaient d’avis d’abandonner le service de France, désormais incompatible avec leurs sentiments loyaux qui, de siècle en siècle, ne s’étaient jamais démentis.

Ces rudes montagnards, élevés à l’école de la liberté, quittaient leurs cantons pour servir à l’étranger et la France était, depuis Louis XI, leur pays de prédilection. Le serment prêté au drapeau était le suivant : « nous jurons fidélité à la Nation, à la Loi, au Roi ». Or, il n’y avait plus de roi ni de famille royale et on parlait de faire un procès au roi comme traître à la Nation.

Les chambrées étaient pleines de bruit et de rumeurs. Nous les parcourions sans cesse pour apaiser le tumulte. Devant ces braves soldats qui, pour tout raisonnement, nous rappelaient le serment, nous inclinions la tête, sans mot dire, approuvant, par notre silence, leur résolution de quitter tous en masse le service de France.

Le général Paoli fut informé de l’état des esprits par le rapport qui lui fut fait. Sur-le-champ, il m’appela par exprès au Palais du Gouvernement où je me rendis. « Eh bien ! Capitaine, est-il vrai que le brave régiment suisse veuille nous quitter au moment du danger ? ».

« Oui, mon général, c’est chose presque décidée ».

« Les soldats sont-ils si mal disposés à notre égard ? »

« Mon général », lui dis-je, « il ne s’agit pas de vous qui êtes aimé et respecté par tous, à l’égal d’un père. Le serment est la cause de tout le bruit. Nos suisses prétendent que la déchéance du Roi, auquel ils ont prêté serment de fidélité, leur impose l’obligation de quitter le service ».

« Ils ont tort, mes braves suisses, et j’espère qu’ils reviendront au parti le meilleur qui est de continuer à bien servir la France. Le malheureux roi les a lui-même déliés du serment de fidélité en les abandonnant, le 10 août, aux fureurs de la populace pour ne songer qu’à son propre salut. Après la boucherie de vos compatriotes, il serait insensé de conserver encore des scrupules à l’égard de ce pauvre roi ».

Paoli parlait avec une animation singulière et il nous avait convaincus, nous qui, en entrant, apportions nos démissions.

« Mon général, je crois utile que mes soldats vous voient au milieu d’eux et que vous leur teniez ce langage. Ils vous écouteront. Quant à moi, j’ai épuisé tous les arguments et je les ai trouvés décidés au départ ».

« Certainement, je viendrai aujourd’hui à la caserne. Consignez les soldats par ordre ».

Je sortis et je me mêlai aux soldats qui, déjà, donnaient des preuves d’insubordination en refusant le service de la place. J’obtins, avec peine, que personne ne s’absenterait dans la journée pour aller en ville.

Dans l’après-midi, le général entrait à la caserne, suivi de tous les membres du département. Tous paraissaient émus de notre départ prochain. Avec des manières calmes, des promesses, ils parcouraient les chambrées et témoignaient aux soldats leurs regrets de se séparer d’un si beau régiment. Les soldats, silencieux, les regardaient passer sous les « e viva » ordinaires en ces sortes de revues.

Paoli les réunit sur la place de la caserne et là, d’une voix forte, il leur répéta les mêmes arguments du matin et, voyant qu’ils n’avaient pas prise sur eux, il finit par leur dire : « Au moins, au nom de la discipline, promettez dix jours d’obéissance, après quoi vous partirez. A ceux qui resteront, je leur dis que rien ne sera changé à la constitution du régiment : ils auront les mêmes avantages et ils conserveront le même numéro. Ils seront toujours le 95ème ».

Les soldats levèrent les mains en signe d’assentiment.

En les quittant, le général me prit à part et m’entretint à voix basse pour des affaires de service.

Durant ces dix journées de sursis, le service marcha clopin-clopant. En revanche, il y avait des discoureurs qui, du soir au matin, parcouraient les chambrées, avec force promesses pour ceux qui auraient quitté le service. Le général Paoli ne manquait pas de venir, chaque jour, et Panattieri, Pozzo di Borgo, avec beaucoup d’autres, se succédaient, comme les saints dans le calendrier. Moi-même, je les entretenais amicalement, ces braves soldats, en leur disant : « mes bons amis, restons au service de France. Le roi déchu n’a-t-il pas livré le 10 août les Suisses à la boucherie ? ». Je m’apercevais de la force de cet argument à leur mine sombre. J’achevai de les convaincre en faisant ressortir les inconvénients du départ. Il leur fallait renoncer à tout espoir de retraite pour rentrer chez eux piocher la terre. « Et où iriez-vous ? Chercher du service à Naples, au Piémont, en Hollande ? N’y comptez pas, car ils sont envahis par les armées françaises ».

Tous ces beaux raisonnements eurent leur plein effet. Les soldats, tiraillés en tous sens par les membres du gouvernement qui venaient chaque jour les régaler de leur éloquence, cédèrent en voyant leurs officiers se mettre de la partie. Plus de trois cents se déclarèrent prêts à continuer le service.

Ce fut par conviction et non par esprit intéressé que j’usais de mon influence auprès de mes soldats pour les retenir au service de France. Les mœurs suisses sont sévères et ne permettent le farniente à personne, riche ou pauvre.

Le pauvre, par besoin, se loue à la journée. Le riche ne saurait rester bras croisés, à cause du préjugé du pays qui tient en mépris les oisifs. Comme au temps de Cincinnatus, à Rome, les meilleurs citoyens de la Suisse conduisaient la charrue, à moins qu’ils n’arrivassent cher eux après dix ou vingt ans d’absence avec des honneurs et des grades. A ceux là, seulement, on permettait les jours de repos qu’ils avaient gagnés par de rudes campagnes dans les divers pays d’Europe.

 

Sur l’ordre de mes chefs, j’étais parti pour Huningue, où se trouvait le dépôt du régiment. Je devais ramener soixante recrues pour combler les vides du bataillon. Durant mon voyage, je vis brûler des châteaux et maltraiter des nobles et de riches bourgeois.

A chaque halte, on entendait des vociférations et des menaces et, souvent, nous étions interrogés par des hommes, en bonnet rouge, qui faisaient beaucoup de tapage. Ma prudence et mon sang-froid ont, bien des fois, réussi à dérouter ces fiers citoyens. Les soldats suisses qui se rendaient en Corse, après avoir quitté Huningue, furent l’objet de vexations sans nombre et à Avignon, ils auraient été écharpés sans l’intervention énergique d’un  hôtelier.

Ces souvenirs hantaient mon esprit. Les Français étaient bien changés depuis les bonnes garnisons de la Touraine et de la Bretagne. Ce n’était plus le même peuple, hospitalier, rieur qui nous accueillait à bras ouverts. Il était devenu railleur, insolent, enclin aux discordes et aux tueries. Tout ce que j’avais vu rendait le changement presque insupportable et l’avancement, dans de pareilles conditions, n’avait aucun prix pour celui qui le recevait. Personne n’était sûr du lendemain. Malgré mes réflexions, décourageantes, j’avais promis, j’avais juré de servir avec fidélité et je pris la résolution de faire mon devoir sous tous les gouvernements de France quelle qu’en fut l’origine et la durée.

Le 14 décembre 1792 j’obtins une permission pour aller en Italie. Je pris un passeport, dans lequel on me fit figurer comme négociant établi à Livourne, afin de traverser Mantoue sans encombre car on parlait déjà d’une prochaine guerre entre la France et l’Autriche. Grâce à ce passeport, je fus accueilli sans défiance dans les états autrichiens. Je parlais couramment l’allemand et l’italien et j’avais la tenue d’un brave et gros négociant qui voyage pour ses affaires.

A mon retour à Livourne, mon oncle, Vincenzio Luiggi Arrighi, me conduisit deux fois à la maison de campagne où demeurait le général Gafforio et sa famille. Le général, avec son tact exquis, évita de me parler politique et il me reçut d’une façon tout à fait affectueuse.

Royaliste, émigré à la suite des révolutions de Paris, il se réfugia en Italie pour se mettre à l’abris des persécutions. Je ne saurais oublier avec quelle bonté il me reçut et je me séparai de lui, avec regret, maudissant les discordes civiles qui privaient la Corse d’un de ses meilleurs citoyens. Je pris, pour rentrer en Corse, le premier bâtiment en partance et débarquai à Bastia le 10 février 1793. Le 11, au soir, je fus chez moi à Corte et, quoique harassé de fatigue, je m’empressai de rendre visite à Monsieur Jeamme.

Il me dit : « Siméon, je vais passer, comme d’habitude, ma soirée chez le général Paoli. Je lui dirai que vous êtes arrivé. Avez-vous quelque chose de nouveau à lui communiquer ? » -Non- « C’est bien, vous êtes fatigué, je vous engage à rentrer chez vous ».

Le lieutenant colonel Jeamme, sitôt arrivé chez le général, lui dit :  « Siméon est de retour ».

« Je le sais et bien d’autres choses encore ! »

« Quoi ! Mon général, je l’ai vu  pendant quelques instants, et il m’a dit que son voyage n’a été qu’une promenade de négociant en affaires ».

« Eh bien, colonel, Siméon, quand il le veut, sait faire le bonhomme. Sâchez que cet officier est resté deux jours à Livourne et qu’il les a employés à visiter la famille Gafforio ».

« Vraiment, mon général, vous êtes si bien renseigné ? ».

« Oui, des amis me tiennent au courant des allées et venues du général Gafforio ».

« Et vous lui en voulez, mon général ? »

Paoli, vivement : « Non pas, c’est une bonne note pour lui. Je n’aime pas qu’on abandonne ses amis dans la disgrâce. Il a fait son devoir. Sa dame est parente des Gafforio, il est tout à fait naturel de visiter les parents lorsqu’ils sont malheureux ».

Paoli était l’ennemi politique du général Gafforio. Je savais qu’ils étaient antagonistes, mais je m’évertuais vainement à deviner quel pouvait être l’espion qui avait rapporté, si fidèlement nos entretiens. Le général Gafforio n’était entouré que de quelques hommes émigrés pour la même cause que lui. Il les admettait dans son intimité. Peut-être Turri. , ou Nico...., ou Bia.... font le métier de rapporteur.

 

 

Chapitre Douze - La Convention convoque Paoli – un incident à Corte

 

La Légion marseillaise, rembarquée pour la France, à la suite des désordres qui avaient signalé sa présence dans les principales villes, avait laissé  de nombreux malades à l’Hôpital de Corte. Ils guérirent et furent laissés en subsistance au Fort, occasionnant souvent du tapage en ville, par leurs insolences. De temps en temps, quelques-uns uns manquaient à l’appel du soir et on retrouvait, le lendemain au coin des rues, leur corps refroidi par le stylet.

La crainte est le commencement de la sagesse.

Les Marseillais, assagis, commencèrent à vivre d’une façon tout à fait tranquille, lorsque la nouvelle de la mort du roi, qu’ils appelaient  Capet, les remit en veine. Ils voulurent célébrer, par des réjouissances, l’œuvre du bourreau et de la Convention Nationale. Le 8 avril au matin, ils furent tous réunis dans une auberge du marché où ils avaient commandé un plantureux déjeuner. Les fiaschi de vin qu’ils burent, leur redonnèrent l’ancienne audace et les refrains du « boulanger et de madame Veto (la reine) » étaient répétés à tue tête par les convives avinés. de temps à autre ils criaient « Vive la nation, à bas les aristocrates » et à voix basse « a la lanterne ». Malgré leur ivresse quelque chose les retenait, la peur. Ils savaient, par expérience, que les vociférations n’étaient pas de mise dans cette ville sévère et peu endurante.

La ville, ce jour là, paraissait silencieuse et morne. Les ruelles étaient désertes, les portes des maisons fermées, les fenêtres demi-closes. La population valide faisait les labours ou piochait les vignes. Les bergers avaient émigré à la plaine. Il n’aurait pas fallu se fier à ce calme trompeur.

Les femmes restaient à la maison. Ménagères tranquilles et patientes, elles avaient des élans soudains, spontanés qui les transformaient en furies.

Les Marseillais, à l’heure de midi, virent passer dans la rue du marché, un prêtre suivi d’un long jeune homme maigre, efflanqué, qui avait une cognée à la main.

Aussitôt l’idée leur vint de faire danser au prêtre la Carmagnole. Ils quittèrent en corps, l’auberge et barrèrent le chemin à ces deux personnes.

- Allons, calotin, bois en l’honneur de la liberté - un autre ajoute - je vais te coiffer du bonnet et nous ferons le vis à vis, en dansant la camargnole - un autre ajoute - Il est inutile de coiffer ce grand flandrin du bonnet rouge. Il le porte, mais il dansera avec nous -

En effet la « barretta mija » du jeune homme ressemblait à s’y méprendre, à leur bonnet rouge.

Le prêtre s’était arrêté et regardait, avec surprise et horreur, ces soldats avinés dont le large sabre battait le pavé. le jeune homme avait pali et se tenait immobile près du prêtre. Celui ci doucement leur dit : « Que voulez-vous de nous ? » - Bois ce verre et coiffe le bonnet rouge, après quoi du danseras la Camargnole -

Le prêtre restait interdit ; il comprenait enfin l’outrage et ses yeux jetèrent des éclairs.

- Pour l’amour de Dieu, laissez moi passer - et puis faiblement, A diabulu, libera me domine (Seigneur, délivrez-moi des griffes du diable).

- Qu’est ce qu’il dit ? Il invoque le Diable, dit en riant un lettré de la bande.

- Allons, allons, bois vite à la mort du Tyran. Ainsi périssent tous les rois et il tendit le bras, avançant le verre.

Le jeune homme brandit la cognée et coupa ce bras à la naissance du coude.

Le prêtre dégaina un long stylet et perça le cœur de celui qui lui faisait face. Et puis d’une voix qui n’avait rien d’humain « Alerte, Mémé, suis moi et mort aux mécréants ». Et ils s’élancèrent, leurs armes à la main, au milieu des Marseillais ahuris par l’imprévu de la scène sanglante. Ils prirent peur et leurs rangs s’ouvrirent pour les laisser passer. Au pas de course, le prêtre et son neveu gagnent la maison du coin du marché.

Aussitôt entrés, ils refermèrent la porte et la barricadèrent au grand étonnement de la maîtresse de la maison, accourue au bruit.

« Prete Settembri, les Génois  sont-ils revenus pour que vous vouliez soutenir un siège ? »

«  Pis que cela, Minico, la fin du monde approche. J’ai vu tantôt les bêtes de l’Apocalypse ».

Minicola, en silence, apporte les tables et du bois pour la barricade. Elle connaissait de longue date, prêtre Settembrini, surnom de Jean Paul Agostini curé de Borgo, à l’époque ou les Français tentèrent vainement de s’emparer de ce village. Le curé avait fait le coup de feu en septembre 1768.

La barricade finie, Minicola demanda au prêtre ce qui lui était arrivé de fâcheux. Le prêtre, dit distrait, prêtait l’oreille aux bruits du dehors.

« Les entendez-vous, Minicola, ils reviennent ».

Des rumeurs arrivaient du dehors et on percevait des cris « A mort, à Mort. » ;    -  disent ils ? 

«  Ils en veulent à notre vie parce que je n’ai pas voulu danser la camargnole. Vite, descendons nous placer à la porte afin de les recevoir avec les honneurs qu’ils méritent ».

«  Où sont les armes ? »

«  Hélas ! prete Settembrini, Pedinellu est parti il y a quelques jours pour la plaine avec Chiarina et il n’a pas laissé d’armes à la maison. Il paraît que les voleurs de bestiaux courent la campagne et enlèvent les troupeaux pour les vendre aux bouchers des villes ».

« Eh bien, nous nous en passerons. Nous ferons la guerre avec le stylet, la hache et les spedi… »

Ils se placèrent à côté de la porte d’entrée, leurs armes à la main. Les bruits redoublaient à la porte. Les coups donnés sur cette porte finirent par l’ébranler. Une porte basse la consolidait et la barricade s’élevait, menaçante, en dedans, dans le cas où la porte aurait cédé. Les Marseillais avaient apporté des pioches et des marteaux et dégradaient les murs.

Jusqu’alors Minicola, à genoux, marmottait des prières « Madona, liberatecci d’ogni male » (madone, délivrez nous de tout mal ». Elle aurait continué sa prière si une pierre traversant une fenêtre mal fermée ne l’eut atteinte au genou. Alors se levant d’un bond, elle les quitta et disparut. Elle avait couru au grenier, se rappelant qu’une ancienne espingole des guerres nationales, gisait, oubliée, dans un coin. Elle ouvre la lucarne, et tire. Le coup retentit au loin comme un coup de couleuvrine. Le recul la fit tomber à la renverse. D'abord étourdie, elle faiblit un moment et puis elle passa sur le toit. Redressant sa taille maigre, malgré le danger, elle courut sur ce toit en jetant des cris d’alarme. « Au feu, aux armes, curtinese. ». Echevelée, les seins nus, sa voix, devenue stridente, résonnait en appels désespérés.

La population commençait à s’émouvoir ; des groupes de femmes et d’enfants auxquels se mêlèrent quelques hommes demandèrent « Cosa ci e Minico ? » (Qu’y a-t-il Minico ?). Elle répondit : « les Marseillais veulent brûler la maison ». C’était la vérité. A bout d’efforts, un assaillant avait amassé du bois devant la porte et il avait mis le feu à ce bois entassé.

Soudain, la grosse cloche de l’église fut mise en branle par une main amie.

Le tocsin retenti lentement, en notes sonores et sombres. Le Corte, vivant, fut remué jusqu’au fond de l’âme et, alors, par les diverses rues, parurent des groupes irrités, menaçant les Marseillais d’un massacre imminent. Ceux ci, suant la peur, tremblaient et demandaient grâce.

Ils allaient périre sous le couteau des femmes en furie, lorsque parut la Garde Suisse. J’étais à sa tête. Je haranguai le peuple.

« Cortinesi, par ordre du Général Paoli, je vous invite à rentrer dans vos maisons. La justice militaire aura son cours contre les Marseillais – allez. ».

Aussitôt, au nom de Paoli, les foules firent silence et, après quelques mouvements d’hésitation, la place fut vidée en un clin d’œil.

J’entourai les Marseillais qui me suivirent sans résistance, trop heureux d’en être quitte à si bon marché ; Ils furent consignés jusqu’à la réunion du prochain conseil de guerre.

 

Paoli, ce jour là, tenait conseil dans la grande salle du palais national. A ce conseil assistaient les membres du gouvernement. C’était une assemblée des dieux ; du moins, il en avait l’apparence et la grandeur. Les affaires étaient traitées avec gravité. Chacun parlait, à son tour, en cette belle langue italienne, majestueuse, rappelant les souvenirs des anciens forum de la liberté romaine . Toutes les notabilités de la vieille corse étaient réunies sous la présidence du plus illustre des vétérans des guerres nationales.

On s’entretenait au conseil des évènements de Sardaigne, lorsque que je parus sur  le seuil de la porte. Sur un signe de Paoli, je m’avançai.

-Général, la ville n’est pas tranquille, sur la place d’armes et sur celle du marché, on crie « mort aux marseillais ».

On entendit alors retentir le tocsin et quelques sons rauques du colombo. Les rumeurs d’abord légères, s’agrandissaient et montaient aux cieux en grondements sinistres.

Paoli tressaillit et dit à haute voix : « Ces marseillais de malheur se croient aux Tuileries. Nous ne sommes ni des Louis XVI ni des Suisses, oh, pardon, Siméon, ce que je viens de dire n’est pas pour vous faire de la peine – allez voir, mettez-vous à la tête de vos soldats. Ici nous prétendons commander et non obéir aux sommations insensées de ces prétendus amis du peuple. »

 

Je partis pour exécuter l’ordre du Général et, comme on l’a vu plus haut, une heure après, le rassemblement était dispersé et les Marseillais en sûreté dans les casemates du fort.

« Voilà, dit amèrement le Général Paoli, en se tournant vers le conseil, les fruits de l’arbre de la liberté dans cette France au renom glorieux, des massacres et des incendies. »

« Général, interrompit Tomé Cervoni, quelques énergumènes ne font pas la France. »

« Vous avez raison, mon cher Tomé, oui, ils ne font pas la France, mais ils font subir aux autorités une série d’outrages, pour les avilir et les déconsidérer. Je ne connais pas encore les faits d’aujourd’hui, mais je suis certain que le brave peuple Curtinese s’est ému à bon droit. »

« Général, dit Pozzo di Borgo, qui venait de rentrer au Conseil, on vient de me raconter que les Marseillais voulaient coiffer un prêtre du bonnet rouge et lui faire danser la carmagnole ».

« Quelle horreur et quelle insanité » s’écrièrent les membres du Conseil.

Paoli repris « Pauvre prêtre ! Il s’est humilié certainement en homme de dieu….. »

« Plus que ça, Général, plaignez le, ce pauvre prêtre, qui a tiré le stylet et tué un homme, sans compter que le neveu a abattu, d’un coup de hache le poignet de celui qui tenait le bonnet rouge ».

« Toujours du Sang, quel malheur » et se tournant vers Gafforio « Général Gafforio, vous êtes revenu de l’émigration avec des espérances de paix et de tranquillité ; voyez ou nous en sommes ! ».

« Général Paoli, je croyais le feu éteint en Corse, par votre commandement ».

« En effet, Général Gafforio, vous pouvez y compter. La Corse ne subira pas de désordres et je prendrai les mesures nécessaires pour faire embarquer les Marseillais et, avec eux, certaines personnes qui veulent singer les membres des clubs révolutionnaires de Paris ».

« Etes vous certain, s’écria Panattieri, de garder longtemps le pouvoir, Général Paoli ! Vous devez être suspect de modérantisme auprès du Comité de Salut Public. Vous verrez bientôt les clubs jacobins s’emparer de cette expédition de Sardaigne [26] qui vient d’échouer si piteusement, par l’incapacité des chefs militaires. Ils préparèrent contre vous une accusation de haute trahison ».

« Ils n’oseront pas ».

 

Par une coïncidence vraiment extraordinaire un domestique, à ce moment, annonça une estafette, venue de Bastia, à franc étrier.

« Faites entrer ».

Un homme apparut tout poudreux et remit un pli cacheté au Général Paoli.

Il lut « Par ordre du Comité de Salut Public, le Général Paoli, Commandant la division militaire de la Corse et le procureur général syndic, Pozzo di Borgo, devront se rendre immédiatement à Paris pour répondre, en séance de la Convention Nationale, sur les faits suivants : Négligence dans les préparatifs de l’expédition de Sardaigne, concessions criminelles au parti royaliste, négociations secrètes avec Pitt et Cobourg ».

Paoli lut cette sommation, à haute voix, et, ne pouvant contenir son émotion, il se leva en disant : « Je ne suis pas un Louis XVI, ils le verront bientôt ».

Chapitre Treize - Les suites de l’incident de Corte . La filleule de Paoli

 

Au lendemain de cette journée de troubles, le Général fit prendre des nouvelles de ce prêtre, si peut évangélique, et de ce jeune gars si prompt à la défense. Il apprit avec surprise que le prêtre compromis dans cette affaire était son vieil et fidèle ami, prete Settembrinu. Il le fit vainement rechercher en ville et aux environs. La maison de Minicola restait fermée. Une voisine, qui veillait au fucone, filant sa quenouille, avait entendu du bruit vers minuit. Elle s’était mise à la fenêtre et avait vu sortir de chez Minicola trois personnes qu’elle n’avait pas reconnues à cause de l’obscurité. Elles avaient pris la direction des Quattro Chiassi.

Le reste de la nuit, la neige s’était mise à tomber et la ville paraissait endormie. On gardait le coin du feu en s’entretenant, à voix basse, des évènements. Le décret du Comité de Salut Public n’était pas si secret qu’on le désirait. Quelque chose avait transpiré en ville de l’étrange sommation faite au Général Paoli, de passer la mer en accusé. Peut-être ces indiscrétions furent commises à « dessein » afin de préparer le peuple à l’insurrection.

 

Malgré la neige épaisse tombée dans la nuit et pendant les deux jours suivants, quelques habitants de Corte se dirigeaient vers San Quilico[27] à la recherche de leur bétail. Ils firent la rencontre d’une trentaine de paysans armés jusqu’aux dents, qui faisaient escorte à une belle jeune fille montée sur un cheval blanc. Elle était enveloppée d’étoffes noires, robe, châle et mezzaro. La pâleur de son visage prenait des teintes de la blancheur de la neige. Son port de tête altier, ses yeux brillants fixaient ceux qui l’entouraient et qui, par dévouement, piétinaient la neige pour faire la trouée. Elle disait « allons marchons plus  vite, mes amis ». Au vu des Curtinesi, elle fit arrêter la petite colonne et leur demanda d’où ils étaient. « De Corte » répondirent-ils. « Que savez vous des émeutes d’il y a trois jours ? Ziu prete et Mémé sont-ils sains et saufs ? ». « Oui ». « Que la vierge soit bénie », et se tournant vers l’un des siens « France, donne à boire à ces hommes pour la bonne nouvelle ». La jeune fille pique son cheval et se remet en marche en disant « Merci, brave curtinesi et adieu ».

 

A son arrivée à Corte, elle se rendit au Palais du Gouvernement, suivie de son escorte, marchant au pas, comme de vieux soldats.

Je me trouvais au Palais, et fus étrangement surpris de l’arrivée de ces paysans armés qui défilaient en bon ordre, sous le commandement d’une amazone, portant, elle aussi, à la main, un fusil richement ciselé, qu’elle  maniait avec l’aisance d’un grenadier.

Les Suisses de la garde croisèrent les baïonnettes en disant « On ne passe pas ». « Je veux voir le Général, dit-elle d’un ton impérieux ».

J’arrivais au milieu de mes hommes qui remirent sur mon ordre, le fusil au repos et, à mon tour, je l’interrogeai : « Que voulez-vous madame ? ». « Veuillez dire au Général que sa filleule Dionisa Agostini désire le voir ».

Paoli, malgré les ennuis auxquels il était en butte, donna l’ordre de la faire entrer et d’abriter les paysans dans le corps de garde. La jeune fille gravit rapidement l’escalier et, sans cérémonie, se jeta dans les bras du général, en criant « Parrain,  justice, justice pour mon frère et pour mon oncle, votre vieil ami ». Sa beauté était vraiment superbe dans le désordre de sa toilette, lorsqu’elle rehaussa sa taille, aux formes sveltes et arrondies.

« Chère filleule, ma Dionisa, tu ressembles à Vénus moins l’arc d’amour que tu as remplacé par une carabine. Calme-toi, il ne leur arrivera rien de mal. J’ai pris des renseignements ; ils étaient dans le cas de légitime défense. Une ordonnance de non-lieu sera rendue demain ».

« Merci mon cher parrain, de ce pas je vais les voir et les embrasser ».

« Inutile, Dionisa, ils sont partis pour ne sait quelle destination. Je vais te donner un mot pour Anto France Cristiani qui voudra bien, pour quelques jours, t’accorder l’hospitalité ».

« Oui, parrain ».

« Et ces hommes qui te suivent ? ».

« Parrain, ce sont des parents et des amis ».

« Congédie les jusqu’au jour prochain ou tu me les ramèneras ».

« Oui parrain ».

Paoli voulut descendre lui-même accompagner sa filleule jusqu’au perron. A son arrivée, dans la Salle de garde un grand silence se fit. Plusieurs paysans le connaissaient pour avoir combattu à coté de lui dans les luttes nationales.

« Mes amis, leur dit-il, tout va bien. Rentrez dans vos foyers. Prete Settembrini et son neveu sont en sûreté et n’ont rien à craindre de la justice, pour avoir agi selon le droit de la légitime défense. Nisa restera quelques jours à Corte pour suivre l’instruction ; adieu »

Les cris de « Eviva Paoli » retentirent et les hommes brandissaient leurs escopettes en disant « Toujours prêt  à mourir pour la patrie et la sainte cause ».

 

Chapitre Quatorze - La fuite de prete Settembrinu

 

Prete Settembrinu n’avait pas jugé à propos d’attendre les décisions de la justice dans les casemates du Fort. Vers minuit il quitta la maison avec son neveu et Minicola. Celle ci les guidait à travers champs en les précédant dans les sentiers d’un pas ferme et sûr.

Six heures de marche pour arriver à destination n’était qu’un amusement pour ces trois intrépides piétons qu’aucune mollesse n’avait alangui. La vieille Minicola, avec ses jambes maigres et sa taille en fuseau semblait ne pas toucher la terre couverte de neige. Ils ne causaient pas. La voix pouvait les trahir au milieu du silence qui régnait autour d’eux et, pleins de méfiance, ils hâtaient le pas, pour arriver au point du jour au but du voyage. Prete Settembrinu avait des scrupules. Les évènements du jour l’avaient empêché de lire son bréviaire et il en demandait mentalement pardon au seigneur. Quant au marseillais expédié dans l’autre monde, c’était une peccadille, à refaire à l’occasion.

Lui, prêtre, coiffer le bonnet rouge ! Jamais. Il fallait au préalable lui arracher la vie. Le jeune mémé n’avait d’autre souci que le souvenir de la belle Chiarina, sa cousine ; Il allait la revoir et son cœur tressaillait d’aise. Minicola allait revoir son chien Tediolu, son favori, la nièce, les neveux, son frère et sa belle sœur. Son imagination ne s’égarait pas dans le domaine du rêve. Elle aussi, pourtant, avait ses regrets. Dans la bagarre, elle avait perdu une médaille bénie qui assurait le paradis aux porteurs.

Tout vient à fin dans ce monde, et Minicola s’arrête en disant : 

« Nous voilà arrivés ».

Puis mettant trois doigts dans sa  bouche, elle fit entendre un long coup de sifflet qui vibra, sonore, dans les profondeurs du maquis. Soudain le feuillage remua et trois chiens apparurent, entourant Minicola avec des jappements confus.

« Tout beau, Pediolu, ne m’embrasse pas au visage, toi, Serpente, ne te fourre pas dans mes jambes. Allons Martina, tue me feras tomber. Mon dieu, que ces chiens sont agaçants ».

Ils finirent par se tenir tranquilles mais ce fut pour dresser le poil en fixant les étrangers de leurs yeux clignotants.

« Ah ! Les vilaines bêtes, c’est ainsi que vous faites accueil à des parents, à des amis ».

Les prenant l’un après l’autre par l’oreille, elle les rapprocha d’eux et leur fit toucher les vêtements. Cela suffit à les calmer ; et même en signe de réconciliation, ils se frottèrent joyeusement à leurs jambes. Minicola et les deux autres voyageurs se mirent en route. Les chiens partirent en courant. Maintenant ils vont annoncer notre arrivée ; bientôt toute la famille sera sur pied pour nous recevoir.

 

Le vieux Ghiuvan Siliu Albertini s’était levé avant l’aube, comme de coutume. Accroupi sur son pelone , il avait rallumé le feu de l’âtre en y jetant des brindilles. Soudain il se leva d’un bon et saisit la vieille escopette qui s’allongeait dans un coin de la cabane. Un long coup de sifflet traversait les airs. C’était un appel.

« Que signifie ceci ! Allons les chiens, venez ».

Au lieu d’obéir, les chiens s’élancèrent à travers le maquis en poussant des aboiements de joie.

« Oh ! Ce sont des amis qui arrivent : C’est ma sœur Minicola. Les vilaines bêtes ne m’obéissent pas lorsqu’elle se mêle de les appeler. Allons voir ».

Accompagné de son fils, ils se dirigèrent vers la plaine découverte et les terres labourables, du côté où les chiens avaient disparu en bondissant, et bientôt Pedinellu, qui avait meilleur vue s’écria :

« Père c’est tante Minicola, accompagnée d’un prêtre et d’un jeune homme sans armes ».

Ils hâtèrent le pas et furent bientôt en vue.

« Té, que vient faire Settembrinu à la bergerie. Il est arrivé malheur à quelqu’un des siens ».

Après serrement de mains, les embrassades cordiales, ils reprirent les sentiers de la bergerie en causant de la neige et du froid de la nuit. La mère et Chiarina étaient debout et attendaient le retour de leurs hommes.

« Les voilà, s’écria Chiarina, ou vedette, c’est prete Settembrinu, zia Minicola ».

« Et ce ce jeune garçon, tu n’en dis rien . C’est Mémé son neveu. Tu te le rappelles, Chiara, celui qui resta chez nous, il y a deux ans, dieu qu’il a grandi ! ». « Oui, ma, je me rappelle, dit Chiarina en rougissant ».

L’accueil fut cordial et affectueux. Mémé avait embrassé la mère et les enfants et regardait Chiarina sans oser l’approcher. Ce n’était plus cette enfant boudeuse et maigre qui l’avait taquinée par ses espiègleries. La nature avait poursuivi son œuvre créatrice et transformé l’enfant pâlotte et rieuse en belle jeune fille. Elle avait seize ans. Dans son développement précoce, sa taille s’était arrondie et les seins fermes et blancs relevaient la chemisette sous le moindre souffle des soupirs et des émotions de la tendresse ou des chagrins. Les tresses brunes lui couvraient les épaules en nattes bouclées. Elle était de petite taille, avec des mouvements chastes, aisés. Les yeux gris et perçants se voilaient de mélancolie et de douceur lorsqu’elle les abaissait sur les petites sœurs, sa couvée chérie qui se pelotonnait autour d’elle, à la moindre alarme. Son petit nez retroussé, sa petite bouche aux lèvres roses, son menton à fossettes, donnait à son visage l’attrait de ces boutons de roses qui s’épanouissent, inconnus, dans la montagne. Sa voix avait une douceur pénétrante qui éveillait au fond des cœurs le désir de vivre à côté de cette belle jeune fille si pure, véritable enfant des maquis, qui ne connaissait encore de la vie que la tendresse des siens et l’invocation de la vierge dans les prières du soir.

Elle et Mémé se regardaient, sans paroles, sans mouvements. La mère souriante dit : 

« Mémé tu n’es pas gentil, tu n’as pas encore embrassé ta cousine », et elle les poussa l’un vers l’autre. Il étendit les bras, la cousine s’y jeta en frémissant et ils échangèrent un baiser, leur premier baiser d’amour. Ils oubliaient dans leur ivresse, le ciel et la terre et la mère fut obligée de les rappeler à la décence en leur disant : 

« Allons enfants c’est bien assez. Chiari, voilà ton père qui t’appelle pour traire les chèvres ».

Elle s’éloigna, lentement, savourant les délices de son chaste amour, émue jusqu’au fond de l’âme, des premiers feux de la passion ».

 

Elle et lui se connaissaient pour avoir vécu l’un près de l’autre, durant trois mois, à la montagne. Ils étaient encore enfants, ignorant les choses d’amour. Il faisait des bouquets de fleurs sauvages qu’elle plaçait sur son sein et, en retour, il mangeait des fraises que sa douce compagne lui avait glissées dans la bouche de ses mains frêles. Elle examinait curieusement ce grand cousin, si hardi dans les chasses au mouflon, qui venait déposer à ses pieds des bouquets de ces fleurs rares qui ne poussent que sur les plus hautes montagnes. Parfois elle le voyait triste et tâchait de l’égayer par ses chants pleins de mélodie. Une fois elle commença le vocero de la fiancée abandonnée. Elle cessa aussitôt, à la vue de son jeune cousin, debout, qui fouillait les arbres avec son stylet. Elle se rappela Nisa séduite par les promesses du mariage, et se tut. Mémé s’était rassis, après son mouvement de délire et paraissait sombre et abattu. Rien ne put le faire sortir de son silence et, ce jour là, les câlineries de Chiarina restèrent sans effet.

 

Deux ans après le séjour de Mémé à la montagne, ils se retrouvaient à la plaine dans des circonstances fortuites qui les réunissaient encore pour allumer les feux d’amour qui, désormais allait consumer leur vie. Mémé était devenu grand et fort et son visage avait pris un air d’assurance martiale qui se fondait en doux sourire lorsqu’elle le regardait.

Elle s’aperçut bien vite que le poids de l’idée fixe, la vendetta, l’oppressait de ses souvenirs douloureux. L’amour ne pouvait calmer cette âme irritée par l’affront qu’il vouait au séducteur de sa sœur, une de ces haines impérissables, hormis de corse, qui ne s’éteignent qu’avec la vie de l’ennemi !

« Maria, dit Ghiuvan Siliu à sa femme, apporte-nous de quoi déjeuner, et surtout n’oublie pas le fiasco du coin, nos parents ont besoins de se remettre de la course nocturne ». Le jambon, la mijisca (viande fumée), une omelette que Chiarina fit lestement, s’étalaient sur la longue et large planche, posée sur de grandes pierres. Le broccio frais du matin fut servi et tous firent honneur aux mets primitifs des aïeux.

Le déjeuner fini, Ghiuvan Siliu prit la parole : « Allons prete Settembri, racontez-moi votre histoire. Ce n’est pas un voyage d’agrément que vous faites ici ».

« Non, certes, Ghiuvan Si », et il lui redit la scène du marché et l’insolence des marseillais qui voulaient le coiffer du bonnet rouge et lui faire danser la carmagnole ».

« Ah, Diu Santu, voilà une étrange aventure. Que n’ai-je été là avec ma bonne hache »

Et Pedinellu, frémissant, s’écria :

« Moi, je leurs aurais fouillé les entrailles avec mon stylet ».

La mère disait « Miséricorde ! quels temps ! Est-ce la venue de l’antéchrist ? ».

« Et que fîtes vous, alors, dit Ghiuvan Siliu ? Cet homme vous a-t-il fait peur ? ». « Non, il est mort ».

« Mémé est-il resté indifférent ? ».

« Non, avec sa  cognée il coupa en deux le bras de celui qui tendait le bonnet ».

« Allons, prete Settembri, je m’aperçois que le vieil homme des anciennes batailles n’a rien perdu de sa force. Il n’y a pour vos amis rien à faire que vous héberger quelques semaines dans nos maquis. La vendetta n’existe plus. Vous la fîtes vous-mêmes prompte et expéditive. Gloire à dieu ».

La vieille Minicola se trémoussait, à sa place et ouvrait grandement la bouche pour pérorer à son tour ; son frère la regarda en souriant et dit :

« Eh bien, Minicola, tu as quelque chose à raconter ? »

« Certes, dit prete Settembrinu, le beau rôle lui appartient ».

Minicola fâchée contre son frère, qui paraissait vouloir ridiculiser son rôle dans l’affaire, resta bouche close et détourna la tête.

« Sorella, repris son frère, pardonne moi ? Tu sais que je t’aime bien ? Finis l’histoire ».

A des mots de sorella, la colère de Minicola se fondit comme neige au soleil. Ce mot lui rappelait les doux souvenirs de sa jeunesse, alors qu’elle élevait ce frère confié à ses soins. Leur mère mourut jeune, laissant à sa fille le souci du ménage et des enfants. Elle avait refusé le mariage pour se consacrer à leur éducation.

Minicola raconta, tout au long, les scènes de la maison et du toit sans omettre le fameux coup d’espingole.

« Bravo, ma Minicola, tu as déchargé la vieille arme rouillée qui gisait au grenier depuis plus de vingt ans. Elle a dû faire une fameuse détonation car il y avait dedans deux balles et des chevrotines ».

« Oui, ce fut un rude coup, le recul me renversa toute étourdie et puis je courus sur le toit en appelant le peuple aux armes. Les rues s’emplissaient de monde, le tocsin grondait à toute volée et le colombo retentissait par les calanches. Ces marseillais infâmes étaient, à ce moment là, bien humbles. Ils sentaient qu’ils allaient mourir et, cela serait arrivé, sans les militaires de service qui dispersèrent les femmes, au nom de Paoli. Elles criaient, effrénées – Minico, Tu vas être vengée ».

Prete Settembrinu confirma le récit de la vieille et ajouta :

« Ghiuvan Si, tu peux te vanter d’avoir une sœur sans pareille. Elle a une bonne langue et de bonnes jambes. Mon neveu et moi nous avons eu de la peine à la suivre dans les sentiers »

En sortant de la bergerie, le vieux berger interrogea prete Settembrinu sur les évènements qui étaient à prévoir dans la marche des affaires de Corse et dans l’affaire des marseillais.

« Mon vieil ami, dit celui-ci, la situation est grave »

« Pensez-vous qu’une instruction soit ouverte contre vous ? »

« Oui »

« Les magistrats sont biens capables, pour complaire aux terroristes, de vous faire condamner à une forte peine ».

« Oui, tel est le malheur des temps. La soutane est vilipendée et l’on court sur nous comme sur des bêtes fauves dans le pays français mais j’ai bon espoir ».

« Vraiment, prete Settembri, vous espérez encore dans la justice vénale des français ? »

« Oui, j’espère. Leur ruine est imminente. Paoli ne veut plus supporter ces décrets odieux qui régissent la France pour la couvrir de sang. Il appellera les Anglais à notre secours. »

« Il fera bien ».

« Ghiuvan Si, je t’ai livré un secret d’Etat ; garde le jusqu’au jour ou éclatera la sainte insurrection ».

« Ce jour là nous serons debout, moi et les miens et nous combattrons, comme par le passé. En attendant, prete, vous êtes ici en lieu sûr. Jamais le gendarme n’a pu pénétrer dans ces immenses maquis. Suivez-moi, je vais vous montrer votre nouveau logement. »

Tous les deux pénétrèrent dans les fourrés inextricables qui s’étendaient à perte de vue. Après une heure de marche, ils arrivèrent à une cabane dissimulée par des rochers épars qui disparaissaient en entier sous le couvert d’un bois épais, tellement resserré que les branches et le feuillage se soudaient mutuellement pour former une voûte que le soleil ne pouvait pénétrer.

« Voilà votre demeure, prete Settembri. Ne craignez rien, ici, des indiscrets. Cet endroit n’est fréquenté que par les sangliers auxquels  vous pourrez faire la chasse après la lecture du bréviaire, dans vos moments de loisirs ».

« Allons, me voilà bandit provisoire, en attendant qu’une ordonnance me rende à la liberté. Si jamais le contraire arrive, je resterai un habitant du maquis ».

« Non loin d’ici est une vieille chapelle presque en ruines »

« Vraiment, je pourrai dire la messe ? »

« Oui, et cela fera plaisir à ma femme et à Chiarina qui sont confites en dévotion ».

 

Nos proscrits avaient accommodé leur vie à leur nouvelle condition. Le prêtre lisait son bréviaire et disait la messe le dimanche, à l’apparition de l’étoile du matin. Les jours étaient employés à l’établissement d’un long mémoire adressé au Général Paoli, son ami, où il énumérait sagement les circonstances pénibles de sa rencontre avec les Marseillais en concluant qu’un prêtre ne pouvait, décemment, obtempérer aux ordres d’hommes ivres et sans religion.

Dès que Paoli eût pris connaissance de ce mémoire il le communiqua au Procureur Syndic Pozzo di Borgo, qui, sans perdre de temps, réunit les magistrats. A l’unanimité ceux-ci rendirent une ordonnance de non-lieu qui fut remise à Dionisa pour la faire parvenir à son oncle. Quelques jours après, un messager arriva à la bergerie et annonça aux fugitifs que l’affaire les concernant était arrangée et qu’ils pouvaient rentrer à la Casabianca.

Mémé fut contrarié de cet arrangement qui mettait fin à ses idylles d’amour.

Il allait quitter Chiarina, sa douce compagne, avec laquelle il gardait les troupeaux et lui fit ses adieux devant la  chapelle de Saint Appiano.

« Chiari, devant le saint, je te promets le mariage dès que j’aurai fait la vendetta ».

« Et moi, ta fiancée, je te garderai ma foie dans la vie et dans la mort ».

Et un long baiser scella leur serment et leurs promesses d’amour.

Chapitre Quinze - La Corse en 1793 – Paoli hésite à appeler les Anglais

 

L’année 1793 fut, pour la Corse, une année fertile en évènements mémorables. Les notions du droit, de justice , de patriotisme semblaient confondues et les Corses célèbres, qui se heurtèrent dans ces divers conflits, dégénérés plus tard en guerre civile, se divisèrent profondément au point de faire appel aux armes et à l’étranger pour trancher les questions de suprématie. Jamais à aucune époque, on ne vit en Corse une génération plus féconde en célébrités militaires et civiles. Il semblait que ce siècle de fer qui s’était écoulé les armes à la main contre Gênes  et ses auxiliaires, Allemands et Français, tînt en réserve pour les dernières années de son cours, une pléiade d’hommes destinés à étonner le monde. Une petite île de la méditerranée allait soulever, pour bien des années, l’avide curiosité des nations européennes émerveillées de cette forte sève qui répandait, au dehors, tant d’éclat et remplissait la renommée par des actions mémorables, dignes des souvenirs des anciens romains.

Dans ce creuset d’acier où bouillonnaient sans se confondre, les divers éléments disparates d’une race arrivée à l’apogée de sa grandeur et qui ne voulait disparaître que dans le fer et dans le feu.

C’est une erreur de croire que, seules, les grandes nations méritent les honneurs de l’histoire car, souvent de petits peuples, sont apparu grands, marchant à l’immortalité par la Liberté et le Génie. Telle fut l’île de Corse dans les luttes séculaires pour reconquérir son indépendance et son autonomie.

 

L’étrangeté de la situation, en 1793, frappe les esprits de stupeur. L’obscurité s’est faite sur des hommes qui, à cette époque, occupaient la scène politique en Corse. Des souvenirs de haine et d’amour poussent encore les esprits à juger ces géants d’après nos idées rapetissées au contact d’une civilisation frelatée, impuissante à  connaître la portée de ces évènements prodigieux. Les petites passions s’en mêlent. La race, épuisée, ne saisit plus la grandeur virile des hommes d’un autre âge, et chacun s’ingénie, dans sa faiblesse, à déverser le blâme ou la louange.

Les hommes qui s’appelaient Paoli, Pozzo di Borgo, Saliceti, Bonaparte, Cervoni, Gafforio etc.. ont rempli le rôle qui leur était assigné par les évènements. Ils furent de grands patriotes, malgré les diversités politiques qui les séparaient dans les Consultes.

Avec un acharnement terrible, chacun suivit son drapeau pour garantir le bien public et la liberté. Le but était le même, les voies différentes. A la postérité de juger.

 

A commencement ( en 1729) du dix huitième siècle, la Corse s’était soulevée aux cris de « Mort aux Génois ».

On disait alors, en désignant les partis belligérantes, patriotes contre génois, Corses contre Génois. Depuis, à la fin du siècle, on ne comptait plus les partis, tellement ils étaient en nombre. Quatre factions dominèrent successivement et ont laissé trace dans l’histoire. Les Partis s’étaient subdivisés en tronçons, également animés de passions ardentes et irréductibles. Ils n’eurent que des velléités particulières qui se perdirent dans l’oubli au milieu des chocs entre mêlés des partis anglais et français.

Le parti français comptait les Gafforio, les Buttafuoco, dont les tendances aristocratiques et féodales n’avaient en vue que le rétablissement de l’ancien régime. Saliceti, Arena, Buonaparte, étaient dévoués corps et âme à la République, une et indivisible.

Le parti anglais s’était scindé en deux camps qui firent une guerre à outrance pour le triomphe de leurs idées.

Paoli tenait la tête du parti autonome, avec le protectorat anglais. Pozzo di borgo, à peine âgé de vingt six ans, se sépara de lui. Il voulait étendre l’ingérence anglaise dans toutes les affaires de la Corse ou, plutôt, il voulait paraître l’homme nécessaire, seul capable d’unifier le pays avec l’Angleterre. L’issue des évènements a confondu les aspirations des uns et des autres. Plus tard Buonaparte, devenu Napoléon, empereur par la grâce de dieu et la volonté nationale, envoya en Corse le Général Morand dont la dictature n’eut rien à envier au despotisme des Doria et des Spinola.

 

Depuis la mort de Louis XVI, Paoli et Gafforio s’étaient réconciliés. Gafforio était revenu de l’émigration au milieu des scènes de la Terreur, grâce à l’intervention alors toute puissante de Paoli auprès des Comités de Sûreté Générale et de Salut Public.

Le péril commun avait réuni ces deux hommes jusqu’alors séparés par des préjugés et les tendances de leurs visées politiques. Gafforio avait les convictions d’un chaud royaliste. Il aimait la France qui avait comblé d’honneur ses parents et sa famille. Il voulait rester français sous tous les gouvernements et conserver sa vieille fidélité au Roi sans jamais trahir les intérêts de la France, malgré la déchéance des rois et la ruine de cette fière noblesse qui, de son sang généreux, avait fait la Monarchie. Fils du célèbre chef corse, Jean Pierre Gafforio, il conservait dans le pays des relations familiales étendues qui faisait de lui un arbitre dans les choses de la Corse.

Paoli, véritable enfant du peuple, inclinait vers la démocratie. Son esprit calme et lucide, n’aimait pas la démagogie et les désordres de la foule inconsciente dans ses récriminations infécondes. Son idée de gouvernement était l’autonomie basée sur la liberté commerciale et le protectorat anglais.

Le parti paoliste, plus connu sous le nom de parti national, se composait des mécontents du régime français monarchique ou républicain. La génération guerrière des luttes nationales survivait encore en partie et ne prononçait qu’avec horreur les noms de Marbœuf et des  Lionville qui avaient supplicié de nombreux patriotes ou les avaient relégués aux fonds des casemates de la grosse tour de Toulon ou dans les Iles appelées vulgairement Isole Bianche.

Les proscrits de l768, au nombre de quatre cents, après avoir suivi Paoli en Toscane et en Angleterre, étaient rentrés avec lui à la Révolution, le cœur ulcéré par les confiscations et les supplices qui avaient atteint leurs familles, toujours suspectes de désirer un changement et l’espérance de la revanche.

L’amour de la liberté est si naturel aux corses, qu’au fond des choses, si l’on réfléchit aux causes des innovations, on s’aperçoit aisément qu’un seul parti formerait la nation sans les grands chefs qui les guident et les dirigent au gré de leurs convenances politiques et familiales. Aussi Gafforio et Paoli firent aisément rapprocher leurs partisans et les mêler dans une action commune contre la France démagogique.

 

Le parti français reconnaissait indistinctement les pouvoirs émanant de Paris et acclamait frénétiquement les Décrets de la Convention Nationale. Ils comptaient des hommes déjà célèbres sous les assemblées et dans l’armée. Tels furent Saliceti, Arena, Pompei etc.. Et les Colonels Cervoni, Sebastiani etc.. qui devaient bientôt parvenir aux plus hauts grades militaires et par-dessus tous Napoléon Buonaparte dont l’ambition rêva l’empire du monde.

 

Depuis les premiers jours d’avril 1793, Paoli connaissait le Décret fatal qui le traduisait à la barre de la Convention pour crime de haute trahison. Il s’était retiré du Palais Gouvernemental pour habiter une cellule du Couvent de Saint François, au-delà des ponts, pour méditer en silence les graves résolutions à prendre. Sur ces entrefaites, arrivèrent Salicetti et Napoléon Buonaparte.

Leurs entretiens furent le secret des dieux. J’observai seulement que ce dernier sortit brusquement du cabinet de Paoli revenu au Palais pour les recevoir. Il sauta à cheval et, suivi d’un guide, prit la direction de la montagne. Bien lui fut, car une heure plus tard, les niolini du fort avaient mandat de l’arrêter pour le conduire dans les casemates. Avec Salicetti, la séparation fut bienveillante, affectueuse. Ils s’embrassèrent à plusieurs reprises en se disant « au revoir ».

Le Général Gafforio vivait retiré au Casino, à l’autre extrémité de la ville. Ce château fut construit vers 1750, aux frais des patriotes, en reconnaissance des services rendus à la nation par son père, de glorieuse mémoire.

Je vais rapporter un trait peu connu de leurs relations cordiales.

Un jour, au temps des fraises, Gafforio envoya au couvent la jolie Chiarina, avec un panier tout plein de ces fruits là. Paoli complimenta la jolie porteuse.

« Ma fille, ton frais visage a le velouté des belles fraises que tu m’apportes. Remercie bien le Général de son gracieux envoi. Il ne pouvait choisir plus charmante messagère, quel est ton nom ».

« Chiarina »

« Ce n’est pas assez dit le nom de ton père »

« Ghiuvan Siliu Albertini ».

« Ah, j’y suis maintenant. Je connais ton père. Il resta à mes côtés au moment des épreuves et m’accompagna jusqu’à Porto-Vecchio. Que puis je faire pour toi ? »

Chiarina rougit et répondit en tremblant :

« O père de la patrie, bénissez-moi » et elle se mit  à genoux, en inclinant la tête.

Paoli, ému, tendit les mains, puis lui caressant les cheveux, et la touchant au front dit :

« Que le Seigneur t’accorde longue vie et des enfants pour servir la patrie, ainsi soit il ».

 

Par une nuit sombre et orageuse, quelques hommes s’étaient réunis en conciliabule chez le chef du parti populaire qui tenait pour les Français. On mit en délibération s’il fallait enlever et arrêter le général Paoli et terminer par un coup de main, les intrigues du parti anglais.

La chose était facile à exécuter. Le général vivait au couvent, sans gardes. Des hommes résolus, pleins d’audace et de ruses, se seraient glissés, à la faveur des ténèbres de cette nuit orageuse dans le Couvent même. Plusieurs d’entre eux répondaient de la réussite. L’avocat répondit qu’il fallait consulter « lu zembu » (Pascal Zucharelli). Celui  ci arriva bientôt, et fut introduit au milieu des conspirateurs, tous de son parti.

L’avocat le mit au courant de l’affaire. Il s’agissait d’enlever le général et de l’escorter jusqu’à Bastia pour le remettre entre les mains de Delcher, le Commissaire de la Convention.

Le Zembu se leva, irrité, et promenant ses regards autour de lui, il s’écria :

« Ne comptez pas sur moi pour cette ignominie. Je n’aime pas la politique du général mais jamais je ne serai complice de l’enlèvement du héros national. S’il m’a fait du mal, il a illustré notre pays. Prenez garde ; vous vous couvririez de honte en arrêtant Paoli dans ce Corte, sa ville de prédilection, qu’il a toujours aimée et comblée de faveurs. Renoncez à votre projet vergognoso (honteux) sinon je vais armer mes parents pour le défendre envers et contre tous »

Ces paroles prononcées d’une voix ferme, frappèrent de stupeur les assistants qui s’attendaient à des louanges de sa part. Tous s’excusèrent humblement en disant : 

« Que désormais les évènements suivent leur cours et si Paoli doit tomber, que ce soit par l’arrêt du destin ».

 

Cependant Paoli poursuivait activement les préparatifs de son évolution vers l’Angleterre. Il n’agissait pas au grand jour. Ses mesures tendaient à désorganiser le gouvernement français, et lui, le chef investi des pouvoirs civils et militaires, semblait avoir perdu conscience de sa situation, depuis le malheur du Roi et les persécutions religieuses. Au lieu d’envoyer en Sardaigne les nouveaux bataillons corses, ainsi que l’avait décidé le Ministre de la Guerre, il fit embarquer en entier le Régiment du Limousin à l’exception de 40 soldats, infirmes, qui restèrent au dépôt à Ajaccio, sous les ordres du capitaine d’Arcamont. Il fit aussi embarquer, en grande partie, les régiments de Bresse, 26ème et de la Fère, 52ème.

Les commandants de la place de nationalité française, furent tous remplacés. Le maréchal de camps Don Grazio Rossi d’Ajaccio, fut nommé à Bastia. Il venait de quitter le commandement du régiment de la Fère.

Esprit droit, militaire renommé, Rossi ne pouvait être de cœur l’ami de Paoli. Il était ardent royaliste, mais il plaçait la France au-dessus de ses préférences politiques. On s’étonna beaucoup de cette nomination. Le parti Gafforio fut dans la joie et l’on vit bien que Paoli projetait d’attirer à lui le parti royaliste.

Il confia le commandement de Calvi à Achille Murati du Nebbio ; d’Ajaccio à Vincintello Colonna, de Vico ; de Bonifacio, à Quenza ; de Porto-Vecchio et de Saint-Florent à Gentili, tous sans aucun service en France, et simples citoyens, élevés au grade de chef de bataillon par la protection ou l’influence du Général Paoli. Le commandement de Corte fut laissé au lieutenant colonel Jeamme qui l’exerçait depuis longtemps. Seulement celui-ci n’était plus tout à fait le maître de la forteresse. Orso Maria Castellani de Niolo, occupait le vieux château avec des paysans.

 

La Corse formait, alors, deux partis bien opposés. Le premier attaché à la cause du Roi redoutait, en secret, le général Paoli, mais encore plus, que la démagogie en dégénérât en licence. Les paysans, armés jusqu’aux dents, parcouraient les villes et les campagnes, faisant frémir d’angoisse et d’anxiété tout homme aimant le bon ordre et la tranquillité publique ; les royalistes que les nouvelles de France avaient exaspérés, formait un parti compact et puissant. Leur chef, le général Gafforio, alors qu’il commandait en chef la division de la Corse, avait condensé les forces éparses du parti en accordant à ses amis les meilleures places, par l’ascendant qu’il avait conservé sur le pouvoir civil.

Les deux tiers des habitants de la Corse étaient royalistes. Le général Paoli, au cours des fréquentes visites que lui faisaient ses principaux partisans, avait parlé incidemment des désordres de France et des persécutions religieuses. Tous furent unanimes à blâmer les conventionnels et leurs commissaires despotes et insolents ; aucun d’eux ne parla de séparation et, prudemment, Paoli se tint sur ses gardes. Sa politique se transforma du jour au lendemain. Les royalistes, qu’il avait combattus, devinrent ses amis. Il fit rappeler le général Gafforio, émigré à la suite des rapports hostiles, adressés au gouvernement républicain. Paoli, lui-même, fut promoteur d’une réaction toute puissante en faveur des royalistes, et, dans la dernière assemblée électorale, il usa de son influence en leur faveur. La plupart des chefs royalistes furent élus membres du département, des districts et juges de pieve.

Par ces bons procédés envers les personnes qu’il avait tenues en suspicion auprès des pouvoirs publics, tout s’est confondu en une haine commune contre la France ou plutôt contre la Convention qui, alors, avait mis l’échafaud à l’ordre du jour. Peut être cet état latent de calme et de soumission se fût continué sans donner la guerre civile, comme le feu couve sous la cendre sans amener l’incendie, si les clubs et les comités de Paris et de Toulon n’eussent attaqué avec violence le général Paoli en le représentant comme traître[28] soudoyé par Pitt et Cobourg [29].

Leurs clameurs brouillonnes eurent écho auprès de la Convention, et Paoli, comme il a été dit plus haut fut traduit à la barre des comités avec Pozzo di Borgo.

Cet acte de démence fut la goutte d’eau qui fit déverser le vase, trop plein des outrages dont ne cessait de l’abreuver depuis l’expédition de Sardaigne, et il résolut de braver, en face, la toute puissance Convention Nationale.

 

Paoli s’était renfermé dans son cabinet de travail,, avec l’ordre de ne laisser entrer personne. Il voulait être seul, dans cette nuit du 19 au 20 avril 1793 si lourde à passer, au cours de laquelle devaient  se décider les destins de sa vie déjà si longue et pleine des souvenirs de la victoire et de la défaite suprême, suivie des amertumes de l’exil dans la brumeuse Angleterre. La salle était faiblement éclairée. Au milieu se dressait une table couverte de lettres, provenant d’Angleterre, de France et de Corse. A côté s’ouvrait une porte donnant sur une chambre, espèce de sanctuaire, où, un Christ et un chapelet à la main, se tenait à genoux son frère aîné Clément, vieilli et tremblant. Ses mains débiles ne pouvaient plus brandir l’épée ni armer le mousquet. Il s’adressait à dieu, il n’avait plus que la prière à son commandement. Son rôle guerrier était fini.

Pasquale parcourait, lentement, la salle dans sa longueur ; il pensait :

Toute sa vie il avait lutté pour la patrie et la liberté. Il se rappelait sa jeunesse studieuse, à Naples, son retour dans le pays de ses pères, son élection au titre de chef suprême de la Nation, malgré sa jeunesse. Le peuple avait mis en lui toutes ses espérances. Il avait répondu aux  désirs populaires en gouvernant avec justesse et modération. Les nations voisines l’admiraient et le respectaient, lorsque Ponte Nuovo abattit et brisa son rêve de gloire et de concorde.

Après son départ pour l’exil, triste conséquence de la bataille de Ponte Nuovo, la vendetta avait recommencé l’œuvre maudite de destruction et de mort. Les spectres sanglants des inimitiés familiales se dressaient devant lui avec leur long cortège de veuves et d’orphelins.

« Mon dieu, s’écriait-il, parmi mes titres de gloire, c’était le plus beau d’avoir, par une bonne justice, ramené la paix au foyer domestique ».

Aux limites de sa vie, presque septuagénaire, il était, de nouveau, à son retour d’Angleterre, devenu l’arbitre de son pays.

La France l’avait nommé général, avec pleins pouvoirs sur les affaires civiles et militaires de la Corse. Il avait prêté serment à la Nation, à la loi, au Roi. Louis XVI avait marché à l’échafaud et sa tête avait roulé sur la place de la Révolution. Il l’avait connu heureux, aux milieux des splendeurs du palais de Versailles. Il s’était pris d’affection pour ce Roi, bonhomme, qui l’avait accueilli avec simplicité et cordialité.

Aux ignominies dont on abreuvait la famille royale s’ajoutaient le mépris de la religion et la proscription des prêtres.

Toutes ces choses faisaient pencher sa tête vénérable et il s’interrogeait anxieusement sur le point de savoir ou  était le chemin à suivre au milieu des ténèbres qui enveloppaient la France.

Il scrutait les moindres replis de son cœur pour y relever une pensée égoïste, un souci personnel pour les grandeurs et les richesses et il n’en trouvait pas. Sa grande avait passé, à travers les âges, toujours brûlante de l’Amour de la Patrie, avec la sérénité antique des héros romains.

 

Le Général avait fini par être lassé de sa longue promenade autour de la salle. Il s’assit sur un fauteuil et s’assoupit. Un rêve, un cauchemar lui traversa l’esprit comme une vision de l’avenir. Il lui sembla que des hommes en bonnet rouge, des sans culottes, lui avaient lié les mains derrière le dos et le poussaient vers l’échafaud, avec des ricanements féroces.

Ils lui disaient : 

« Va rejoindre ton ami Bailly, ton ami Louis XVI, c’est la même guillotine, c’est le même couperet ».

Alors  il revint à lui avec un grand cri et courut à la table saisir une plume :

« Je prie son excellence l’amiral Hood de se tenir, quelques jours encore, en croisière devant Saint Florent pour attendre les décisions de la Consulta [30] qui va se réunir pour traiter de la cession de l’île à son auguste majesté, le roi Georges, signé : Pasquale Paoli. »

Le général leva les yeux et vit Clément [31] à coté de lui.

« Frère, j’ai entendu un grand cri et je suis venu ».

« Ale jacta est, Clément, j’appelle les Anglais ».

« Ainsi soit-il », ajouta Clément et il se remit en prières au pied du Christ.

 

Paoli était transfiguré. Sa belle tête avait recouvré son calme et sa sérénité. Il n’hésitait plus à marcher dans la voie de la résistance. Il en appelait aux armes de l’opprobre immérité dont voulaient le couvrir les Jacobins. Sa tête n’appartenait pas aux hommes de sang, mais à son pays et à Dieu. Désormais toute voie était fermée à la conciliation ; le Colombo allait de nouveau retentir dans les vallées pour annoncer le grand jour de la résurrection populaire.

A deux heures du matin personne ne dormait dans l’entourage de Paoli. C’était la veillée des armes. On sentait quelque chose, dans l’air, d’inconnu et de menaçant.

Paoli demanda Pozzo di Borgo. Celui ci se montra à l’instant, l’air grave et recueilli. Ses grands yeux noirs jetaient des flammes. Enfin sa patiente énergie recevait sa récompense. Le général n’hésitait plus à recourir aux Anglais.

« Pozzo, les secrétaires sont-ils au Palais ? »

« Oui, général »

« Eh bien faites écrire aux Pères du Commun qu’une consulte solennelle se réunira à Corte le 20 mai, pour aviser aux mesures et aux moyens de sauver la Patrie menacée, dans sa foi et dans sa liberté, par les hommes de désordre qui mènent les affaires de la France ».

« J’y vais, Général, et demain, au lever du soleil, partiront les courriers ».

« C’est bien, dites au messager anglais de venir ».

Un jeune homme blond, à la taille élancée, vêtu comme un paysan corse, parut.

« Tenez, mylord, voici la lettre qu’attend de moi l’amiral, partez et que dieu vous garde ».

 

Chapitre Seize - La situation politique à l’arrivée des anglais

 

Les circonstances se montraient favorables aux idées séparatistes du Général Paoli.

La République Française, aux prises avec divers Etats d’Europe, sans compter la guerre civile soulevée en Vendée par les Royalistes, ne pouvait, dans ce vaste embrasement, suffire aux nécessités de la guerre et aux répressions des discordes civiles.

Le Régiment suisse, en Garnison à Corte [32], fut sondé avec prudence au sujet d’un changement de régime.

Les réponses du Lieutenant Colonel Jemme et les miennes furent nettes et ne laissèrent aucun doute sur nos sentiments de fidélité à la France. Alors des ordres de départ s’échelonnèrent à quelques jours de distance pour disperser notre beau régiment et le rendre inactif pour le service de la France.

Le 11 avril 1793, ma compagnie partie pour Vico ; soixante hommes furent détachés à Piedicorte di Gaggio et le 18, cent hommes reçurent l’ordre de se rendre à  Tallone sous prétexte de sauvegarder les papiers du district, dont les paysans s’étaient emparés. J’étais à leur tête.

Le 19, on fit partir le reste pour Ajaccio, de sorte que le lieutenant Brecher resta seul à Corte, avec sept hommes pour garder l’enseigne du régiment et avoir soins de nos équipages.

Tous ces détachements quittèrent la ville, sans une seule cartouche, sous le beau prétexte d’alléger les soldats et le département, sans sa sollicitude, aurait fait suivre les soldats par des mulets chargés de vivres et de munitions. Nos suisses, inconscients des intrigues et des fourberies, croyaient de bonne foi, aux promesses du Département et furent les dupes de ces donneurs d’eau bénite. Aucun d’eux, par la suite, ne reçut une seule cartouche et nous dûmes faire les étapes, à travers le pays insurgé, comme des soldats de comédie, armés en guerre pour la représentation.

 

Vers le commencement d’avril, étaient arrivés à Bastia, les représentants du peuple Saliceti [33], Lecourbe Saint-Michel [34] et Delcher, chargés d’intimer au général Paoli de se rendre incessamment à Paris, pour y rendre compte de sa conduite. Saliceti avait engagé ses collègues à rester à Bastia et avait obtenu d’eux que, sous sa responsabilité, il aurait conduit cette mission à sa guise. Il connaissait de longue date Paoli. Ils étaient liés par la clientèle familiale. Il se flattait d’amener doucement le général à l’obéissance, sans avoir recours à la force. Tout alla bien ; les deux Rostininchi passèrent quelques jours ensemble, avec tous les semblants de l’amitié et de la parenté. Le 9, avant de partir, Saliceti dit « Tout est arrangé ».

Quelques officiers le suivirent à Bastia pour complimenter les deux autres représentants.

Ainsi, Saliceti donna toute latitude au général Paoli de mettre ses projets à exécution et le 10 avril, lui et le Département levèrent l’étendard de la révolte contre la France, en publiant un manifeste qui fut répandu à profusion dans l’île.

Les prétextes ne manquent jamais aux gens pour justifier les causes injustes et rendre légitimes les pires résolutions. Le peuple suit toujours aveuglément, les intrigants qui parlent haut et fort, en faisant valoir les mots de Patrie et Liberté.

Le Manifeste au Peuple Corse était rédigé savamment et touchait les cordes sensibles de l’amour propre national.

Il était dit :

« Chacun se rappelle que la Corse vivait sous le despotisme des rois de France à la suite d’une conquête violente et sanglante. Nous saluâmes, avec amour, en 1789, l’aurore de la liberté, espérant que le gouvernement des lois populaires succèderait à la tyrannie pour alléger les malheurs publics………….

Cette révolution, devenue générale sur le continent français, s'accomplit, en Corse, sans violence, tandis, que, partout ailleurs, elle avait revêtu un caractère féroce.

Nous reçûmes sans commotion, les lois de la première assemblée constituante et nous jurâmes fidélité à la Constitution………..

Lorsque nous avions confiance sur la stabilité de cette forme de gouvernement, nous apprîmes avec surprise et douleur, que la faction dominante dans l’Assemblée Législative l’attaquait dans son essence pour la détruire radicalement, ce qui advint et fut l’œuvre des nouveaux députés qui se réunirent en Convention Nationale.

Nous pouvions alors avec raison, nous séparer des français parce qu’ils avaient brisé le pacte d’union……………

Nous vîmes avec regret, la tendance des  principes de cette assemblée et les immenses malheurs qu’elle préparait à la France sous la forme nouvelle de tyrannie qui, sous le nom de Liberté et de Sûreté générale, envoyait dans certains départements français, des commissaires extraordinaires et irresponsables qui, sous de vains prétextes, se livraient aux excès effrénés de leurs passions révolutionnaires. Notre tranquillité que nous avions conservée à grand peine, dans la tourmente démagogique, au milieu des variations incessantes qui, durant trois ans, ne donnèrent aucune consistance à ce gouvernement, fut sensiblement altérée par l’arrivée de la flotte française[35], destinée à molester la Sardaigne.

Les milices[36] indisciplinées, les marins encore plus turbulents, commirent toutes sortes de violences contre les personnes et la religion et finirent par assassiner cruellement deux citoyens en les lacérant en morceaux qui traînaient palpitants dans les rues de la ville, avec une férocité sans exemple[37]. Tel était le dessein des milices provinciales à leur débarquement à Saint-Florent.

Elles se dirigèrent sur Bastia, dans le courant de mars 1793.

La fermeté des Corses les assagit lorsque, déjà, à travers les rues, ils faisaient publiquement promener la guillotine en vociférant les noms proscrits par les envoyés de la Convention……….

Elle avait envoyé chez nous une députation, composée de personnes, têtes et mains de la conjuration universelle, qui devait détruire les hommes de bien, s’emparer des propriétés d’autrui, abolir tout culte et toute religion et dominer sur le peuple en flattant ses vices ou en le terrifiant par des supplices………..

Notre bonne foi ne tarda pas à recevoir le coup de grâce par un décret du 2 avril qui ordonnait l’arrestation et la translation de SE le Général Paoli et du Procureur Général Syndic Pozzo di Borgo. Les causes de ce décret étaient commentées avec la dernière extravagance par la presse. Les causes réelles étaient sous-entendues. Ils voulaient sacrifier à leurs desseins perfides l’homme dont la popularité et les vertus civiques inspiraient la terreur à leurs cœurs inhumains………

Nous déclarons hautement qu’à côté des motifs politiques suffisants pour nous séparer des français, celui de la religion, honnie et persécutée, nous aurait inspirés la ferme résolution d’en appeler aux armes pour dissoudre les liens qui nous imposait l’obligation d’apporter notre concours à leur système d’iniquité……….

En conséquence, la Consulta déclara, à l’unanimité des voix, que le pacte politique et social entre Corses et Français n’existe plus et révoque tous les pouvoirs existants pour procéder à une organisation conforme à la tradition démocratique ».

 

Ce virulent manifeste est l’œuvre de Pozzo di Borgo dont la plume exercée savait trouver des arguments de nature à agiter le peuple et à le soulever en masse.

L’action vraiment cruelle des effrénés marseillais n’était pas une cause de séparation et il ne fallait pas en rendre responsable la nation française toute entière. J’avoue que le Décret d’arrestation contre Paoli et les persécutions religieuses furent des motifs sérieux de mécontentement universel auprès des Corses toujours profondément religieux et admirateurs de celui qu’ils appelaient le père de la Patrie.

Le manifeste parlait aussi de la mort de l’infortuné Louis XVI victime de ses bonnes mesures en faveur des classes bourgeoises et populaires.

Plusieurs affirmaient que, dans son for intérieur, Paoli se réjouissait de cette catastrophe car il n’ignorait peut-être pas que ce coup terrible fut, en grande partie, l’œuvre de l’Angleterre pour se venger des secours accordés, en 1777, aux Etats Unis d’Amérique. On s’en était souvenu à Londres et le Duc d’Orléans n’était pas étranger à tout cela.

M…. Ambassadeur anglais à Paris, avait rapporté aux Ministres français que la noblesse de Bretagne voulait incendier le port de Brest et que, déjà, elle avait demandé asile en Angleterre pour se garantir des fureurs populaires. L’ambassadeur anglais ne désignait personne par son nom, mais il faisait planer le doute sur toute la noblesse.

Cette histoire, inventée à plaisir en 1791, indignait le Tiers Etat et creusait davantage l’abîme qui le séparait de la Noblesse.

 

Tout se préparait en Corse pour hâter le mouvement séparatiste.

Une proclamation nouvelle, adressée au peuple insulaire, invitait tous les bons citoyens à se réunir à Corte pour la défense de la patrie.

Des commissaires spéciaux se rendaient auprès des divers commandants de place pour leur signifier qu’ils n’avaient plus d’ordres à recevoir de la France et que, désormais, ils devaient obéir aux ordres du gouvernement national. Panattieri, Secrétaire général du département, partit en toute hâte, pour Calvi, sa ville natale. Le capitaine Croce l’y avait devancé. Les habitants de Calvi se déclarèrent pour les Français et firent cause commune avec les soldats du 26 ème Régiment. Le Commandant Achille Murati fut surpris et fait prisonnier. Son bataillon quitta Calvi sous les huées des femmes et Panattieri, arrivé en vue de la ville, ne peut qu’assister à la débandade et reprit de nouveau la route de Corte, contrarié d’avoir à annoncer cette mauvaise nouvelle.

Le commandant Gentili, à Saint-Florent, répondit à l’émissaire de Paoli :

« J’ai prêté serment de fidélité à la nation française et je ne déserterai pas mon drapeau. Je plains mon bienfaiteur et ami de ne pas en faire autant ».

Paoli fut sensible à l’abandon de Gentili qui, par des nobles paroles, lui rappelait ses devoirs militaires. Gentili avait été son compagnon d’exil en Angleterre et l’un des plus fermes soutiens de la cause nationale.

Corte, Ajaccio, Bonifacio se déclarèrent en faveur de Paoli.

Alors l’amalgame des partis fut complet. Il n’y eut que des mêlées confuses et disparates. Ceux du parti de Gafforio qui, quoique anciens royalistes, tenaient pour la France, quelque fut son gouvernement, se réunirent aux révolutionnaires. Les Chefs principaux se réfugièrent dans les places de Bastia, Calvi et Saint-Florent. Paoli et le Département obligèrent leurs familles à les suivre. Ceux qui jouaient dans ce parti un rôle plus modeste, devenus suspects par leur attitude contrainte et pleine de réserves, furent exilés dans divers villages de l’île. De ce nombre furent m. Hyacinthe Arrighi et mon oncle Antoine Gafforio.

L’attachement de M. Le Représentant du Peuple Saliceti au général Paoli ou, au moins, sa crédulité et sa bonne foi, donnèrent le temps, au chef insulaire, de préparer l’insurrection et de rester maître, sans coup férir, de l’intérieur de la Corse, avec les places maritimes d’Ajaccio et de Bonifacio. Ces pays restèrent détachés de la France du 20 avril 1793 au 1er octobre 1796. Alors eut lieu l’évacuation de l’île par les Anglais et les meneurs paolistes partirent pour l’exil.

Si m. Saliceti, à son arrivée à Corte, au lieu de s’en rapporter aux déclarations du Général Paoli, nous eût dit, avant la dislocation du notre régiment : « Emparez-vous du château et tenez le sous bonne garde » l’affaire eût été réglée.

Le Général Paoli, s’il se refusait d’aller à Paris, aurait pris le chemin de Londres, comme il le fit plus tard, contre son gré, par l’invitation ou la sommation de ses bons amis les Anglais. Jamais sa patrie n’aurait passé sous la domination anglaise et bien des maux auraient été évités à la Corse malheureuse.

Corte, par sa situation centrale et son château inexpugnable, tien en bride les cantons environnants.

Nous étions assez forts pour dominer l’insurrection qui serait mort-né si Corte ne lui eût pas donné le contingent de sa population virile et de sa forteresse bastionnée selon les lois de la guerre.

Je dois rendre hommage aux Corses paolistes que, dans toutes les escarmouches avec les républicains français, ils furent exacts observateurs de la discipline. Les prisonniers étaient traités avec humanité. Des localités entières leur étaient assignées pour demeure. Jamais ils n’étaient fouillés et ils conservaient leur or et leur argent s’ils en avaient.

Prisonniers sur parole, ils se mêlaient à la société qui les accueillait avec bienveillance et politesse. Jamais aucun excès ne souille l’insurrection des Corses contrairement à  ce qui, malheureusement, est arrivé dans la répression de la guerre civile en France ou le bourreau marchait à la suite des armées.

Chapitre Dix-sept - Les tribulations des Suisses restés loyaux

(Vivario, Ghisoni, Sartène, Sollacaro, Ajaccio, Vico, Casamacciole, Bastia)

 

Je vais raconter les divers incidents de notre marche sur Tallano.

Le 19 avril, comme il a été dit, nous quittâmes Corte. Dans la Matinée, nous formions une colonne de cent dix hommes que je commandais. Le jeune Colonna-Césari, de Porto-Vecchio était mon sous-lieutenant.

En descendant vers l’hôpital de Corte, nous rencontrâmes m. Panattieri qui devait partir pour Calvi et qui maugréait de n’avoir pas encore trouvé un bon mulet. A la vue du mulet du lieutenant Bondy qui, malade, ne pouvait faire le voyage à pied, Panattieri s’écria « Voilà le mulet qui me convient », et s’approchant de la bête, sans cérémonie, la tira de son côté. Panattieri, alors, dégaina un long stylet et coupa, en furieux, les bretelles qui retenaient le porte manteau de l’officier. Plusieurs de nos soldats croisèrent la baïonnette.

Nous empêchâmes toute rixe et déjà nous pouvions remarquer les niolins de Castellani tirer leur sabre pour en venir aux mains. Le bon Bondy n’insista pas et laissa le mulet aux mains de Panattieri, comme une prise de guerre. Il se mit à la recherche d’un autre mulet en nous promettant de nous rejoindre dans la journée.

 

Le sous-lieutenant Colonna-Césari marchait en tête de la colonne. Arrivé sur les hauteurs de Pietra Silga, je m’aperçu que la colonne ralentissait le pas et, bientôt, elle fit halte sans ordre. J’accourus pour connaître les causes de cet acte d’indiscipline. Le Sergent Pomme vint à ma rencontre. Il parlait avec facilité l’allemand, l’italien, le français. Je lui demandai les causes de toute cette agitation.

« Mon Capitaine, c’est grave. M. Colonna vient de nous dire que le général Paoli ne veut plus être français et que ferions bien de nous déclarer pour lui ; Nous, sacrifier nos Services pour un traître, jamais ».

Je restais froid et calme. Je sentais, en mois même, de l’irritation. Je me contins car un mot de moi eût fait massacrer sans pitié le sous lieutenant. Je voyais mes soldats frémir de colère ; sur un signe, ils firent cercle autour de moi.

« Braves camarades, vous êtes dupes des paroles insidieuses de votre sous lieutenant. Il vous propose la défection pour tâter votre fidélité et voir si réellement vous êtes attachés à la France. N’en doutez pas, c’est une ruse de sa part, car il est un chaud partisan du gouvernement français. Naguère, son père est revenu de Paris, où il assistait aux séances de la Convention, comme représentant de la Corse. Vous l’avez vu, il y a peu de jours, présider encore la dernière assemblée électorale. Mes amis je vous engage fortement à ne laisser rien paraître de vos émotions d’autant plus que nous devons aller du côté de Sartène ou son père jouis d’une grande influence ».

Je les avais calmés. Sur mon ordre, ils reprirent la marche en avant.

Le jeune Colonna qui s’était tenu à l’écart durant cet entretien, n’avait pu saisir un mot de ce que j’avais dit à mes hommes. Il vint me trouver ne disant :

« Mon capitaine, vous parliez aux soldats avec animation ; Je voudrais bien savoir ce que vous leur avez dit ».

« Restez avec moi et je vous le dirai » ;

Dès que la colonne eût défilé, je le regardai d’un air fâché et sérieux.

« Qu’avez vous dit tantôt aux soldats ? ».

Il rougit et balbutia quelques paroles d’excuses.

« Vous leur avez dit de quitter le service de la France et je suis mortifié qu’un officier tienne des propos offensants pour a France à laquelle nous lient nos serments de fidélité ».

Il répondit : « Je causais des évènements du jour et je les plaisantais, nos hommes, au sujet du serment de fidélité pour me distraire des ennuis de la route ».

« Sous lieutenant Colonna-Césari ne in burla ne in vero, on ne dit cela à des vieux militaires ».

Arrivés à Saint Pierre, nous fîmes halte pour attendre Bondy.

Après quelques heures de repos, il nous rejoignit au grand trop de son mulet.

Le Sous lieutenant s’approcha de nous autres, et demanda la permission de rester à Saint Pierre pour attendre m. Sabiani, de Zicavo, membre du département qui devait nous suivre, comme commissaire, avec notre approvisionnement de cartouches (ce qui n’était pas vrai).

Il fut autorisé à rester et nous reprîmes notre marche sur Vivario.

 

En descendant vers le pont de Vivario, je fis à Bondy le récit des incidents de la matinée. Nous conclûmes que c’était le prélude de graves évènements. Certes le jeune Césari n’avait pas parlé à la légère et, quoiqu’il fut téméraire et bavard, il ne serait pas allé si loin dans ses propos si son père, en partant, ne lui eût dit de tout oser. Nous échangions les réflexions les plus tristes et nous consumes des inquiétudes pour l’avenir. Au passage du pont, nous fîmes la rencontre de Mario Peraldi, le riche d’Ajaccio, en compagnie de Peretti, Capitaine dans les provinciaux corses. Ils descendaient à pied la montagne, escortés des paysans armés jusqu’aux dents.

En passant devant nous, Peraldi cria de sa grosse voix « Enfin le masque est tombé ».

«M. Peraldi, lui dis-je, de quel masque parlez-vous, s’il vous plait ? »

« Oui, les Français nous  ont obligés à rester durant un an sous leur tyrannie ; le temps est venu de nous en débarrasser pour toujours ».

Et il s’éloigna de nous en gesticulant et en nous montrant du doigt à ses paysans.

« Voilà d’étranges paroles, dis je à Bondy lorsque nous fûmes éloignés suffisamment de Peraldi et de son escorte, mon cher ami, la Corse ne tardera pas à se soulever contre la France ».

M.Bondy me donna force détails sur Peraldi, qu’il connaissait depuis longtemps. A la Convention, il s’était montré arrogant et dur envers le roi. En pleine assemblée, il l’avait apostrophé ainsi : « Capet, ôte ton chapeau et ne t’avise pas de rester couvert devant les représentants de la nation ».

« Vous vous rappelez comme moi, mon capitaine, qu’à son retour de Paris, il passa la revue de notre régiment en qualité de Commissaire délégué de la Convention et, qu’en passant dans les rangs, il disait aux soldats de chasser les officiers et sous officiers qui n’auraient pas les principes de la révolution, principes immortels qui rendent à l’homme ses droits d’égalité et de fraternité. 

Je croyais Peraldi l’ennemi du roi, mais je ne me doutais pas que sa haine s’étendit à la nation française toute entière ».

Ainsi nous continuions notre route vers Vivario, en devisant tristement sur les malheurs des temps et les incertitudes de l’avenir.

 

A notre arrivée à Vivario, nous fûmes entourés par les paysans émerveillés des soldats aux fusils luisants, défilant en bon ordre ver le campement de Muracciole. Ils se pressaient en foule autour de nous et, au commandement de « Halte » ils entouraient les soldats, voulant prendre les fusils pour admirer les belles armes. Ils furent repoussés d’abord à l’amiable, puis à coups de crosse, lorsqu’ils insistèrent avec violence pour les saisir. Des luttes partielles avaient commencé et menaçaient de compromettre notre sécurité lorsque le vénérable curé Pantalacci parut la canne à la main. C’était un homme d’une taille moyenne, d’une maigreur de cénobite, brun avec de grands yeux noirs qui dardaient des flammes. Avec une légèreté juvénile, il pénétra dans les groupes de paysans et leur distribua au hasard des coups de canne  en criant d’une voix courroucée. « Malheureux, que faites-vous ? Est-ce Ainsi que vous recevez des hôtes ! Et les saints devoirs de l’hospitalité, vous les violez ? Et vous couvrirez Vivario d’une tâche d’infamie ! Vite, rentrez dans le devoir et loin de molester ces braves soldats, allez chez vous et revenez avec des pains et des dames-jeannes de vin ».

Ainsi fut fait, et nos soldats fraternisèrent avec les paysans, le verre à la main, la bouche pleine, leur laissant à loisir manier ces fusils, objet de leur envie.

Au départ qui eu lieu le lendemain, ils nous accompagnèrent de leurs « eviva » durant un bon quart d’heure, et nous quittèrent à regret.

 

Nous étions en marche vers Ghisoni, à travers la montagne de la Sorba, dont les flancs sont couverts d’une magnifique forêt s’étendant à vue d’œil à travers de profondes vallées. C’était le 20 mai 1793, par une matinée splendide, que nous traversions les sentiers ombragés.

Dans une clairière, au doux murmure d’une source, nous fîmes halte pour déjeuner.

Parlant le Corse, comme un natif de l’île, je pris les devants, après déjeuner, avec quatre hommes, pour préparer notre logement et nos vivres à Ghisoni. La Colonne devait partir deux heures après nous.

Je ne fis, en chemin, aucune rencontre fâcheuse mais, parvenu en vue de Ghisoni, je remarquai un mouvement extraordinaire, à l’entrée du village. Certes nous avions été signalés et les habitants se préparaient à nous recevoir les armes à la main. Le pont était occupé par des paysans qui gardaient leur fusil en bandoulière, attendant le moment de s’en servir contre nous.

La municipalité vint au devant de nous, jusqu’au milieu de la rampe, avec une escorte pour nous amener prisonniers.

Le podestat nous cria d’une voix de stentor :

« Qui êtes vous et que voulez-vous ? »

« Nous sommes l’avant garde du bataillon qui a quitté Corte dans la journée d’hier et nous demandons le passage et l’hospitalité ».

« Vous devez être les ennemis du général Paoli puisqu’il vous éloigne de Corte au moment ou il convoque à la ville tous les bons citoyens ».

« J’ignore pour quel motif le général nous a fait partir. Je suis soldat et j’obéis sans raisonner. J’ai dans mas sacoche, un plis fermé, avec des instructions, plis que je ne dois ouvrir qu’à Sartène. Là seulement, je serai renseigné sur l’objet de ma mission. Ne voyez en moi qu’un fidèle serviteur du général. Je me suis marié à Corte et les parents de ma femme sont paolistes. Je suis corse comme vous.

Un vieillard, de haute taille, avec une barbe blanche qui lui couvrait la poitrine, s’avança vers moi et me toisant avec hauteur, dit :

« J’ai des parents à Corte. Veuillez me faire connaître la famille de votre femme ».

« J’ai épousé mademoiselle Marie Thérèse Arrighi, fille de M. Mathieu Arrighi, notable de cette ville ».

Aussitôt le vieillard m’ouvrit les bras et m’embrassa sur les deux joues en disant :

« Viens chez moi, Siméon, nous sommes parents ».

Le Podestat et la plupart des paysans m’embrassèrent successivement en disant : « venez chez nous. Notre maison est vôtre ». Le vieillard repris d’un ton sec : « Siméon me revient de droit. Je suis son cousin au quatrième degré seulement et je fus durant de longues années le commensal de la famille Arrighi, à Corte. »

Personne n’insista et je restai l’hôte obligatoire du grand vieillard qui s’était mis à mon bras et me parlait familièrement de mes parents.

Bientôt parut la colonne en file indienne, descendant au pas les hauteurs boisées des collines. Elle fut acclamée par toute la population Il y eut lutte cordiale parmi les villageois pour connaître les élus qui auraient l’honneur d’héberger gratuitement mes braves soldats. Ceux ci étaient dans le ravissement. Je n’eus pas besoins de préparer vivre et logement. Toutes les maisons du village nous étaient ouvertes. Heureuses celles qui avaient des hôtes.

 

Nous partîmes de Ghisoni de grand matin et arrivâmes à Zicavo dans la soirée. L’étape était rude. Nous avions à traverser des gorges par des sentiers rocailleux, au milieu des bois et des maquis. A travers la vallée serpentaient des torrents bruyants. Nous campâmes sur le midi, à côté d’une source aux eaux fraîches et limpides. En un tour de main, nos soldats eurent pêché des paniers de truites dans le ruisseau voisin. Nous les mangeâmes  rôties, avec du sel. Elles étaient savoureuses.

Puis ce fut le tour des fritelle dont les bons Ghisonnais nous avaient fait cadeau et nous vidâmes à leur santé les gourdes qu’ils avaient généreusement remplies et quelques dames-jeannes qui nous avaient suivis sur des mulets. Nous reprîmes la route lestement, augurant bien d’un voyage qui s’annonçait sous les meilleurs auspices.

Près de Zicavo, M.Sabiani nous rejoignit et fit route avec nous ; il se montra gracieux et poli et nous offrit l’hospitalité. Les soldats logèrent chez l’habitant.

J’allais avec Bondy rendre visite au général Abbatucci.

C’était un homme brun, sec, d’allure martiale, respirant la franchise et la bonté. Son fils Giacomino, que je connaissais de longue date pour l’avoir vu souvent à Corte, entra au salon et, après nous avoir souhaité la bienvenue dit à son père :

« Signor padre, je suis informé que le parti Sabiani veut désarmer les Suisses ; c’est pour cette nuit ».

Le général répondit sans s’émouvoir : « Mon fils, préviens le Moru et Tittinu d’armer nos partisans et veillez sur les agissements des Sabiani », puis se tournant vers nous, il ajouta : « Soyez sans inquiétude, ici, je réponds de votre sécurité, et demain, sur la route de Sartène, rien ne vous arrivera qui puisse vous inquiéter dans votre marche. Les Sabiani se tiendront tranquilles ».

Nous ne revîmes plus M.Sabiani ; il nous laissa partir sans nous serrer la main et je présumai que l’objet réel de sa mission auprès de nous était de nous désarmer dans la nuit.

 

Le 22 avril arrivâmes sains et saufs à Sartène, petite ville située sur une colline, à dix milles de la mer. M.Bondy et moi  nous prîmes nos logements au quartier, avec la troupe.

Le lendemain Césari vint  à la caserne et me demanda la permission de prendre logement chez lui, dans sa famille. Depuis Saint Pierre de Venaco il avait toujours marché en arrière de la colonne avec M.Sabiani. Je lui accordai l’autorisation en ajoutant :

« Je vous prie de ne plus revenir ici jusqu’à nouvel ordre ».

MM. le docteur Chatizel, le pharmacien Allard, le juge Dominil et Jacques Ortoli qui, depuis épousa la fille de M.Antoine Peraldi, d’Ajaccio, nous firent bon accueil et nous montrèrent beaucoup d’attachement.

D’autres sartenais également furent bienveillants à notre égard.

Le 19 mai suivant, un Lucquois se présenta à la caserne et demanda avec insistance à me voir. Je le reçus immédiatement. Je l’interrogeai ; Le Lucquois regardait avec effarement autour de lui et tenait une gourde à la main sans répondre à mes questions.

« Siete muto, parlate ? » (êtes vous muet, parlez ?)

« Chiudete les portes »(fermez les portes).

Je fermai les deux portes de la salle. Alors le Lucquois déposa sa gourde à terre, la brisa des pieds en morceaux. Un plis cacheté apparut. C’était l’ordre du général Casabianca [38] de partir sur le champ de Sartène pour aller tenir garnison dans la citadelle d’Ajaccio. Une lettre de service relatait tous les évènements qui s’étaient produits, la révolte de Paoli, sa révocation du commandement militaire et son remplacement par le général Casabianca. Nous nous rendîmes aussitôt, M.Bondy et moi à la Municipalité ;  elle était fermée. Nous nous rendîmes alors chez M.Susini, le podestat. Nous lui présentâmes l’ordre en disant « Des militaires ne savent qu’obéir et nous allons partir demain ».

Le podestat répondit avec aigreur :

« Je ne connais que les ordres du général Paoli, vous resterez ».

Malgré cette réponse acerbe et, sur nos instructions, il fait réunir, dans la soirée, le Conseil Municipal, ne voulant pas assurer, seul, les responsabilités. Nous assistâmes à la séance. Quelques conseillers se prononcèrent en notre faveur disant que des militaires doivent l’obéissance au commandement sans critiquer le choix du ministre de la guerre. La plupart gardaient le silence. Le maire persista dans sa résolution de s’opposer à notre départ même par la force.

Je pris la parole à mon tour et je déclarai que nous voyons avec regret M.Paoli remplacé, mais que des militaires doivent l’obéissance passive aux ordres de la place. Ainsi nous partirons demain sans feuille de route, si on nous la refuse, et à la force nous répondrons par la force, dussions nous périr dans la lutte.

Le maire que mes paroles avaient eu le don d’irriter, leva la séance et courut les rues en appelant la population aux armes. Son frère, Frédéric Susini, gendre du général Abattucci, s’approcha de lui, le saisit à bras le corps en disant :

« Les Suisses ont l’ordre de partir, ils partiront demain, et malheur à ceux qui leur barreront le passage ».

Le Podestat rentra aussitôt chez lui et nous ne le revîmes plus.

 

Le lendemain nous étions à Olmeto, où nous passâmes la nuit. Nous y fûmes traités en amis. Les maisons s’ouvrirent indistinctement pour nous recevoir selon les usages de l’hospitalité. Les deux partis Galloni et Peretti rivalisèrent d’attention et de prévenances envers nous. Ils déposèrent ce jour là, leurs animosités personnelles pour nous faire bon accueil et se réjouir avec nous de la bonne tournure que paraissaient prendre les évènements. Les deux partis étaient dévoués à la France. Les querelles locales les troublaient chaque jour, et, dès notre départ, ils reprirent leur sombre contenance et le village ressembla par son aspect triste et morne, à un lieu de désolation contaminé par la peste ou la famine. Tel est l’effet des discordes civiles ; par elles, un village riche en céréales, en vignes et en oliviers, est transformé en lieu de tristesse.

 

Le lendemain, 21 mai, arrivés près de Sollacaro, je pris de l’avance pour faire préparer les logements. C’était un dimanche et la population était aux vêpres. J’attendis sur un banc la sortie de l’église. Je me fis désigner le podestat et je l’accostai respectueusement :

M. le Podestat, je précède la colonne de quelques minutes et je viens vous prier de me désigner les maisons convenables pour loger nos soldats ».

« Certainement, répondit-il avec empressement, je suis tout disposé à vous servir. Vos hommes logeront par deux ou par quatre chez l’habitant ».

« M. le Podestat, je préférais avoir une ou deux maisons pour les loger afin de les avoir sous la main et de veiller à ce qu’ils ne commettent aucun acte d’indiscipline ».

Lui et plusieurs personnes se consultèrent longtemps.

La colonne, durant ce temps là, était arrivée et attendait, au repos, les billets de logement. Enfin, il fut convenu que trente hommes seraient placés dans une maison isolée et le reste chez des particuliers.

Nous fûmes logés avec Bondy, à une portée de fusil du village.

Après avoir installé nos hommes, j’allai rejoindre Bondy à notre logement et je lui dis :

« Bondy, il est étrange que, parmi tant de maisons, on nous ait désigné celle qui est la plus éloignée du village. Si quelque chose arrive, nous n’avons aucune action sur nos hommes. ».

« Oui, capitaine, cela me paraît bien grave ; on dirait qu’on a voulu, à bon escient, nous éloigner de nos soldats ».

« En attendant le souper, je vais faire une ronde dans le village pour voir ce qui se passe ».

Je descendis au village et je remarquai que les conciliabules et les conversations cessaient en ma présence. Les Habitants me saluaient d’un air contraint et baissaient les yeux. Je sentais qu’il y avait quelque chose dans l’air.

J’accostai un nommé Meunier, tailleur de profession, que j’avais connu autrefois dans mes diverses garnisons. C’était un ancien soldat au régiment du Limousin[39], marié depuis avec une grecque de Cargèse, établie à Sollacaro.

« Eh bien, Meunier, qu’y a-t-il de nouveau ? Les habitants paraissent fâchés de notre arrivée ».

« Mon capitaine, depuis deux ans que je suis ici, je n’ai jamais vu le village aussi troublé qu’aujourd’hui. Les esprits sont en fermentation. J’ai vu les frères Colonna chuchoter à l’oreille des paysans et se rendre dans les maisons particulières. Mon capitaine, tenez-vous sur vos gardes, il se trame quelque chose contre la troupe ».

« Merci mon brave, et si vous avez des nouvelles, venez me trouver ».

Je visitai mes hommes, maison par maison, et leur recommandai, à voix basse, de ne pas abandonner leurs armes et de se réunir à la moindre alerte aux trente camarades réunis dans la même maison. Je leur désignai aussi, comme lieu de rendez-vous, l’habitation d’une veuve que j’avais remarquée en passant. Elle pouvait aisément contenir quarante hommes. Après leur avoir donné mes instructions, je remontai à notre logement où je trouvai Bondy, malade et désespéré des scènes que les municipaux, en mon absence, s’étaient permis de faire à ce brave et loyal officier.

« Qu’y a-t-il, Bondy ? ».

« Mon capitaine, les municipaux m’ont demandé insolemment : par quel ordre marchez-vous ? Et lorsque je vins à parler des ordres du général  Casabianca, l’un d’eux s’est approché de moi et, touchant mon épaulette m’a dit » :

« Ce soir vous portez encore l’épaulette, demain nous la porterons à votre place » et tous ricanaient avec de mauvais regards et des paroles en patois, que je ne comprenais pas ».

Cela me rendit perplexe. La table était mise et la maîtresse de maison nous apporta de la saucisse rôtie et une salade. Nous invitâmes les municipaux à dîner avec nous. Ils s’étaient retirés dans une chambre voisine de celle ou nous étions. Ils refusèrent de mauvaise grâce mon invitation.

Le maître de maison se laissa tenter par mes prières et vint s’asseoir à table avec nous. Je savais que mes paroles n’étaient pas perdues pour les municipaux et, à haute voix, je le priai d’employer ses bons offices auprès d’eux, pour venir trinquer avec nous, de bonne amitié. Notre hôte se leva et, par ses supplications il décida un seul d’entre eux à venir choquer le verre. La glace était rompue. Tous, successivement, imitèrent l’exemple de celui là et s’assirent à notre table.

Le vin ne manqua pas et les bouteilles vides étaient aussitôt remplacées. Enfin le podestat parut le dernier ; c’était le moment de me montrer éloquent et persuasif. Je dis :

« J’ignore pour quel motif on nous fait mauvaise accueil dans votre pays. M.Bondy vous a dit tout à l’heure, que nous étions ici de passage par les ordres du général Casabianca et cela est vrai. Mais soyez convaincus que le gouvernement français ne tardera pas à remettre en honneur le général Paoli, ce grand martyr de la liberté et qu’il punira sévèrement ceux qui l’on calomnié. Je ne vous cache pas que, s’il en était autrement, pas un de nous ne resterait sous le drapeaux et, avec joie, nous ferions cortège au grand homme qui honore la Corse et le monde entier ».

« Bah ! dit le podestat, nous vous avons soupçonnés d’être les ennemis du général Paoli. Désormais nous sommes liés par le même dévouement à sa personne et, se tournant vers les municipaux, allons vous autres, à table, ces braves officiers sont nos amis ».

Tous s’attablèrent et l’hôtesse garnit de nouveau la table d’œufs cuits et de saucisses rôties. Les fiaschi de vin étaient apportés lestement par une servante accorte et pleine de grâce. Nous les vidions à la ronde à la santé du général Paoli et nous devînmes de bons amis.

Notre quiétude fut troublée par l’annonce d’une mauvaise nouvelle. Chiffarlé et Touzet, soldats de garde, vinrent tout essoufflés nous raconter qu’on assassinait nos gens dans le village. Ils avaient parlé en secret.

Je me tournai vers le podestat et lui dis :

« J’ai le regret de vous quitter. Les gardes viennent de l’informer que les paysans ont attaqué nos soldats ».

Le podestat dit impérieusement « Restez ici, je réponds de tout. Seul, je les calmerai. En ma présence, aucun paysan n’osera insulter les militaires ; j’y vais ».

Le podestat partit en courant. Je me mis à la fenêtre pour regarder du côté du village. Je vis des paysans en arme se diriger en hâte vers la place de l’église. J’entendais des rumeurs confuses et quelques cris traversaient l’espace tant ils étaient douloureux. L’inquiétude désormais m’envahissait et je ne pus tenir en place. A la grâce de dieu. Je me dirigeai rapidement vers le théâtre de la lutte après avoir pris mon sabre et mes pistolets. Le Procureur de la Commune vint à ma rencontre et se mit à mes côtés. « Capitaine, nous sommes avec vous, ne craignez rien. Le rassemblement se dissipera aussitôt. Sachez que M.Vincentello Colonna avait écrit que vous étiez les ennemis du général Paoli. Nous devions agir cette nuit, au signal indiqué par un coup de pistolet. Désormais, vous êtes nos amis et malheur à qui vous touche. Nous avons partagé avec vous le pain et le sel, ce soir, et vos personnes sont devenues sacrées pour nous. Au besoin nous saurions mourir pour vous défendre ».

Et la foule du dehors, répéta à longs cris « Vive les Suisses ».

Ils ne nous quittèrent pas de toute la nuit.

Chacun, à son tour, rentrait au village pour veiller à ce que les paysans restassent tranquilles dans leurs maisons.

Au lever du soleil, nous sortîmes de Sollacaro suivis par la population, le podestat en tête, pour nous faire honneur et tenir compagnie. Nous reçûmes leurs adieux au-delà du pont qui se trouve sur le chemin, à la distance d’une bonne lieu du village.

 

Quand nous arrivâmes le long du golfe d’Ajaccio, le Commandant Colonna, en voyant reluire nos fusils au loin, entra dans une furieuse colère.

« Eh, quoi ! On ne les a pas désarmés ces gredins de Suisses » et, aussitôt il chassa de la forteresse les deux compagnies du Régiment de la Fère [40] et ne garda, par-devers lui, que quarante hommes du Régiment de Limousin [41].

Arrivés à Ajaccio, vers deux heures de l’après midi ; nous prîmes logement, avec les deux compagnies de la Fère, au quartier neuf, place d’Olmo. J’allais à la citadelle communiquer au Commandant l’ordre du général Casabianca qui nous prescrivait de tenir garnison dans le fort.

M.Colonna refusa tout net en disant :

« Je n’ai reçu aucun ordre à ce sujet ».

« Vous voyez, cependant, commandant, que d’après la teneur de l’ordre, vous êtes déjà avisés de notre arrivée ».

« Non, vous n’entrerez pas ».

Je conservai tout mon sang froid et je gardai les convenances avec mon supérieur, sans toutefois céder à ses mauvaises raisons.

A la fin je lui dis par manière d’accommodement :

« Mon  commandant, vous connaissez mieux que moi les règlements militaires. Puisque vous ne voulez pas nous revoir au fort, donnez-moi votre refus par écrit. Je serais alors libéré de la responsabilité qui pèse sur moi. »

Il parut embarrassé et, pour se donner une certaine contenance, il fouillait au hasard des papiers. La situation était gênante pour lui et il ne savait comment s’en tirer, lorsque son frère Simon Colonna parut. Je l’avais connu comme abbé en soutane, et maintenant il se pavanait dans un uniforme neuf, aux boutons brillants, avec les épaulettes de capitaine.

Il demanda, d’un ton cassant, le sujet de notre différend et lorsqu’il l’apprit, il s’écria : « Mon frère, vous n’avez aucun ordre à donner par écrit. Votre devoir est tout tracé. Lorsque vous-même, vous recevrez directement l’ordre de la division, vous l’exécuterez. Sinon, non ».

Je n’avais plus qu’à me retirer. Ce que je fis, en méditant sur les destinées humaines qui avaient transformé le doux abbé, à l’humble regard, en capitaine arrogant, faisant battre le sabre sur le pavé.

 

Le 17 mai, je reçus l’ordre de me porter  sur Vico, avec 52 hommes de notre bataillon.

Le capitaine T. de B. nous rejoignit en route avec cent paysans. Notre entrée à Vico fut loin d’être acclamée par les habitants.

La troupe de T. indisciplinée et désordonnée, marchait à sa fantaisie, sans garder ni ordre, ni rang. Ces paysans se précipitèrent dans les maisons, demandant à manger et à boire. La municipalité eut fort à faire pour régulariser leur logement. Nous, nous prîmes logement chez M.Multedo qui était venu, en personne, nous réclamer à la mairie. Je fis d’abord des difficultés, ne pouvant pas obliger un citoyen, si honorable fut-il. M.Multedo insista en disant : « Je ne puis me dispenser de loger des hommes chez moi et, alors, je préfère avoir soixante suisses dans maison plutôt que deux paysans qui me voleraient et tiendraient ma famille en consternation, tandis que les vôtres me défendrait au besoin ».

Le soir du 3 juin, le capitaine T. me fit appeler au palais de justice et me dit «  « Multedo a caché dans une cave, sous terre, son argent et sa vaisselle. Cette nuit, je viendrais m’en emparer et vous aurez votre part ».

« Monsieur le Commandant Civil (il se donnait ce titre) la maison Multedo est inviolable tant que j’y resterai et si vous y venez, vous serez reçu à coup de fusil ».

Il y eut entre nous, une légère altercation et je le fis rougir d’un propos aussi indigne que déshonorant pour un militaire.

T. partit le lendemain pour Ajaccio, avec ses paysans. Sans doute, il voulait s’indemniser des frais de voyages aux dépens d’autrui.

Voyant le pays tranquille, le 6 juin, au matin, je dis à M.Multedo « Maintenant que vous n’avez plus rien à craindre et que les paysans de T. sont partis, je compte me retirer au quartier avec troupe. Nous sommes à deux pas de chez vous et, à la moindre alerte, je vous enverrai du monde ».

« Non, mon cher Siméon, je ne vous permets pas. Ma famille vous aime et vos soldats, par leur bonne tenue, ont mérité notre estime et notre affection ».

« M. Multedo, je vous dirai, en confiance, que mon projet est de chercher un guide qui connaisse les sentiers de la montagne pour me rendre à Calvi. Je profiterai de l’obscurité de la nuit pour quitter Vico et alors, si j’habitais dans votre maison, la municipalité pourrait vous reprocher d’être de connivence avec nous ».

« Oh, Capitaine, renoncez à ce fatal projet, vous vous perdriez, vous et les vôtres. In questo bollore sareste tutti massacrati.(dans cette tourmente, vous seriez tous massacrés). »

Il ne put me convaincre et je demeurai ferme dans ma résolution.

Nous nous retirâmes le même jour au quartier. J’avisai le guide Martino, qui avait des parents à Calvi, d’avoir à tenir l’engagement qu’il avait pris de nous accompagner jusqu’à cette ville. Il vint me trouver au quartier, la tête basse et tremblant de peur. Il me raconta que, dans la matinée, des paysans s’étaient présentés à sa femme en lui disant qu’on mettrait le feu à la maison si son mari nous servait de guide. « Vous le voyez, M. le Capitaine, nous serions perdus et ruinés, moi et les miens. Vous ne voudriez pas avoir a vous reprocher cette mort car ils le feraient, n’en doutez pas. Tous les jours on apprend de mauvaises nouvelles ».

« Allez, mon garçon, allez rassurer votre femme. Restez au coin du feu et si la durée de votre existence dépend de nous, vous vivrez autant que Noé ».

Je laissai sortir cet homme dont l’imagination était remplie de mauvaises visions, en parties justifiées hélas ! Par le malheur des temps.

Le 10 juin arriva à la municipalité l’ordre impératif du général Paoli de nous faire partir pour Corte, après nous avoir désarmés de nos beaux fusils et de nos sabres à large lame. Le prétexte était tout trouvé. Par amour pour nous, pour notre sécurité, nos étapes ressembleraient à celles des pèlerins qui portent, accrochés à la poitrine, le tableau de Saint Antoine ou de Saint Pancrace. Les paysans en voyant de braves voyageurs, le bâton à la main, la besace sur le dos, les laisserait passer ne toute sécurité, tandis que nos fusils auraient éveillé leurs convoitises et nous auraient exposés à des dangers.

Voici ce que disait à l’envie les municipaux.

Je résistai de toutes mes forces à ce raisonnement, lorsque le podestat mit fin à la conversation par ces paroles fort peu amicales : « Eh bien, Capitaine, puisque vous ne voulez pas céder les armes à l’amiable, j’appelle à la rescousse les montagnards de Guagno et de Cruzini. Ils ne sont pas tendres et mal vous en cuira ».

Je cédai à contre cœur les armes et je demandai un reçu que le podestat écrivit et signa devant moi.

Un municipal ajouta en riant : « Bien pour vous d’être débarrassé de vos armes ! Elles vous auraient gênés dans la calanche du monte Rotondo ».

« Vous avez raison, lui dit-je, les Suisses sont mauvais marcheurs en montagne. Ils sont des chasseurs en marécages ».

Cette naïveté ne surprit guère mes auditeurs qui ignoraient la topographie de la Suisse.

Restait l’itinéraire à régler. La route de Soccia n’avait d’autre issue que cette de Corte, au-dessous du château. La route du Niolo offrait deux issues par le Golo et le Tavignano. Voyant que la franchise me perdrait sans retour, je m’inspirai de la finesse italienne et des mœurs nouvelles que je pratiquais depuis quelques temps ; je dis avec bonhomie :

« Mon cher podestat, la route de Soccia me fera perdre des hommes ; Que dirai-je au Général Paoli en me présentant devant lui avec ma compagnie décimée par les fatigues ! Autorisez-moi à passer par le Niolo dont le chemin, d’un facile accès, nous permettra d’arriver par le Tavignano en vue de Corte, sous le Château, ainsi que le veut notre grand général Paoli. Plusieurs parmi mes soldats sont malades, affaiblis et je crains de les voir succomber en route aux vertiges, aux étourdissements qui les feraient rouler au fond des précipices. An, si c’était des Corses, vous auriez pu passer partout, sans crainte mais des Suisses ! ….. ».

Les Suisses sont aussi bons montagnards que les Corses, se moquaient bien des vertiges et des étourdissements. Heureusement pour moi, la municipalité agréa ma demande et fut flattée de voir un officier reconnaître la supériorité des Corses dans les marches en montagne.

Plusieurs municipaux s’étaient émus de compassion.

« Le Capitaine a raison ; I tinti (les malheureux) ne sauraient gravir les calanches. Signor podestat, soyons humains et permettons à ces militaires de passer par Valduniello ».

Le podestat hésitait gravement, la missive de Paoli ou il était dit « ces militaires arriveront par la montagne en vue de Corte, sous le château ». La route du Niolo remplissait exactement ces conditions, seulement la vallée du Niolo à deux issues, Tavignano et Golo, et cette dernière peut mener à Bastia. J’obtins ce que je désirais et, le lendemain nous gravîmes les pentes escarpées de l’Artica pour arriver à Valdoniello.

 

En forêt, dans une clairière ombragée de grands pins, je fis arrêter mes hommes pour le repos et le déjeuner du matin. Après quoi je choisis douze hommes, les plus maigres et les plus efflanqués de la colonne, d’une apparence faible et maladive et leur remis, à chacun, deux bâtons noueux et solides, en guise de muleta, sur lesquels ils devaient s’appuyer en marchant, lorsqu’on serait en vue des villages. Pour compléter l’accoutrement et leur donner une certaine ressemblance avec des convalescents d’hôpital, je leur dis de mettre de la terre mouillée sur leur visage, laquelle terre, mêlée à la transpiration formerait une croûte terreuse. Je laissai ces malheureux, appuyés sur des bâtons ressemblant à des béquilles, se lamentant d’une voix plaintive, sous la direction d’un sous-officier. Après les avoir grimés de la sorte, je les fis marcher pour voir si les rôles étaient bien remplis. Nous rîmes de bon cœur en les voyant imiter, à s’y méprendre, les gestes des estropiés mendiant au coin des rues. Nous prîmes les devants et j’arrivai à Casamacciole. La municipalité réunie écouta, avec émotion, mes doléances au sujet des valétudinaires qui me suivaient clopin-clopant. Je parlai aussi de ma femme en couches qui m’attendait à Corte. On me plaignit et, pour donner des preuves de leur humanité, séance tenante, les municipaux m’autorisèrent à partir lorsque je le voudrai.

Une petite difficulté restait encore à régler. Je dis aux municipaux que mes douze malades étaient dans un tel état d’épuisement qu’ils ne pouvaient me suivre à pied et je leur demandai. Par pitié, douze mulets pour leur transport à Corte. Ils se regardèrent sans répondre à ma question. On entendit alors, du dehors, des gémissements et des cris lamentables. Mes douze malades arrivaient, péniblement appuyés sur leurs béquilles ; les femmes du village, accourues pour contempler le misérable spectacle, s’écriaient « I tinti (les malheureux), ils tombent de faiblesse ; E so povere mamme (leurs pauvres mères) si elles les voyaient, elles pleureraient sur leur sort. Et toutes apportaient des secours, du pain, des michette, pour donner assistance à ces malheureux. Ceux ci jouaient leur rôle à ravir. Même, il y en avait qui se rendaient pitoyables en laissant prendre leurs bras endoloris, le long du corps, sans avoir la force de les relever pour saisir les tinelli (gobelets) qu’on leur tendait. A ceux là, on leur donnait à boire en penchant les tinelli sur leur bouche entrouverte et les blondes jeunes filles ne dédaignèrent pas de les soutenir, en passant leurs bras blancs autour de leur taille pour les empêcher de tomber.

« Voilà des hommes bien malades, dirent les municipaux, et, sous le coup d’une violente émotion, ils décidèrent à l’unanimité de m’accorder les douze mulets demandés. Le podestat voulait bien se laisser attendrir, mais en homme pratique, il calcula les frais et vit qu’il y avait les responsabilités des indemnités à accorder aux propriétaires des mulets si ceux ci venaient à être endommager.

« M. le capitaine, dit-il avec gravité, mon émotion à la vue des souffrances de ces malheureux militaires estropiés, m’a d’abord empêché de prévoir certaines difficultés qui pourraient surgir si je faisais droit à votre demande. Il est impossible, pour aujourd’hui d’avoir douze mulets. Presque tous les gens sont à la montagne pour la garde des troupeaux. Il faut attendre la nuit pour les faire venir ici et savoir d’eux s’ils consentent à donner leurs mulets ».

Après s’être entretenu à voix basse avec les municipaux, il ajouta :

« Qui paiera les journées de transport ? ».

« Le général Paoli ou le Département couvriront les frais ».

« Alors il n’y a rien de fait, répondit le podestat, car les propriétaires de ces mulets ne consentiront à vous les prêter que contre espèces sonnantes. Nous en avons assez des promesses en l’air. Arrangez-vous comme vous pouvez. »

Je simulai une vive contrariété et une profonde douleur. Je leur dis que je serais désespéré de prendre la route de Francardo qui retarderait de deux jours mon arrivée à Corte ou j’avais hâte de rejoindre ma femme et mes enfants. Mais puisqu’il le faut, je me dévouerai et je prendrai la route de Francardo puisque celle de la montagne m’est interdite par l’état de faiblesse de mes malades. Ils acceptèrent bénévolement ce projet qui les dispensait des mulets et des guides.

Le neveu de prete Giuvan Petru qui était ou faisait le parent de la famille Arrighi m’invita à venir chez lui et me fit manger du broccio et boire du lait. Je me rendis ensuite au couvent avec tout le détachement. On servit du fromage, du pain et du vin. Après un repas d’une heure, je donnais vingt deux francs à ceux qui nous avaient donné de quoi manger et nous partîmes dans la direction de Francardo.

L’empressement que je semblais mettre à rejoindre ma famille avait rassuré les municipaux. Ils virent avec indifférence la colonne défiler, au petit pas, sur la route de Francardo. Les estropiés fermaient la marche, toujours en poussant de profonds gémissements.

A quelques milles de distance, les béquilles furent jetées dans la rivière et tous nous prîmes le pas accéléré. En deux heures nous fûmes rendus à Francardo.

Alors je fis réunir mes hommes en cercle autour de moi et, loi des regards indiscrets, je prononçai d’une voix forte les paroles suivantes :

« Soldats et sous-officiers, mes camarades, vous connaissez déjà l’ordre du général Paoli qui nous prescrit de rentre à Corte. Vous n’ignorez pas qu’il à trahi la France de concert avec la majorité des membres du département. Tous les bons français courent se réfugier à Calvi ou à Bastia ou flotte encore le drapeau tricolore. Jamais nous ne trouverons occasion plus favorable pour faire acte de fidélité.

Camarades, êtes vous décidés à me suivre ? Ce n’est plus le chef qui vous parle, mais l’ami dévoué et sincère ».

« Oui, oui, nous vous suivrons tous, répondirent les braves militaires ».

 

Nous nous remîmes en marche, à la tombée de la nuit. Nous apprîmes d’un laboureur que Ponte Leccia n’était pas gardé. Nous accélérâmes le pas et le pont fut franchi lestement. En route pour Ponte Nuovo nous apprîmes d’un paysan que la tête du pont était occupée par des gendarmes et des paysans. J’avais recommandé aux miens de se munir d’un long bâton qui, à la rigueur, dans l’obscurité, pouvait ressembler à un fusil. En vue du pont, nous amortîmes le pas et la colonne passa, silencieuse, sur l’étroit espace. Je fus le dernier à franchir le pont.

Je regardai la caserne qui était plongée dans les ténèbres. Toutes les fenêtres étaient closes. On aurait dit un poste abandonné. Cela m’intrigua fortement et je ne su que plus tard que gendarmes et paysans avaient fêté, dans la journée, je ne sais quel saint et qu’un lourd sommeil, conséquence de fortes libations, avait engourdi ces défenseurs de la patrie.

A soleil levant nous fûmes rendus à Pricoggiu. Là je fis distribuer à mes hommes du pain et du vin et je remis à l’hôtelier sept francs. Nous arrivâmes à Bastia à huit heures du matin, le 12 juin, après avoir accompli, dans l’espace de cinquante jours, quelques centaines de milles, au milieu d’un pays insurgé, sans la perte d’un homme.

Je fus vivement félicité par notre lieutenant colonel M.Gemmi qui s’était réfugié à Bastia et par le général Saint-Martin[42] qui me retint à déjeuner pour avoir, disait-il, le plaisir d’entendre raconter mon odyssée.

Chapitre Dix-huit - La chute de Calvi et le départ pour Toulon

(Les Suisses troupes embarquées puis prisonniers de guerre)

 

Si j’avais eu plus d’audace, j’aurai obtenu, de suite, la place de chef de bataillon dans un corps nouvellement organisé et, avec quelques petites connaissances que j’avais de l’état militaire, j’aurai fait mon chemin.

Les cinq compagnies que nous avions formées à Corte furent réduites à deux compagnies franches sous la dénomination des Basses Alpes et du Gard, et les officiers des trois compagnies supprimées restèrent à la suite, sans avancement.

Le 19 août nous partîmes pour Saint Florent et Calvi.

Le 16 novembre arrivèrent dans cette ville Ben.., C… et Sur… officiers municipaux de Vico avec Giuseppe surnommé Zerbino, garde magasin des vivres dans cette localité. Ils avaient pillé les magasins français, pour eux ou leurs parents. Paoli leur demanda des comptes et lança contre eux des mandats d’arrestation. Ils tinrent la campagne quelques semaines et, ne pouvant justifier leur conduite, ils trouvèrent mauvais de rester paolistes et réfugièrent à Calvi en qualité de martyrs de la cause des français.

Je les reconnus sans peine et je leur demandai ce qu’étaient devenus les fusils dont on nous avait dépouillés à Vico. J’ai vos reçus, ici, les voilà.

« Ne nous perdez pas capitaine, au nom de dieu et de nos pauvres familles ».

J’eus pitié d’eux et, en leur présence, je brûlai les papiers.

Le général Casabianca était au courant de mes récentes pérégrinations à travers le pays. Il savait que j’avais séjourné à Vico et me manda chez lui pour avoir des renseignements sur leur compte. On les soupçonnait, à bon droit, de quelque vilaine action, à cause de leur fuite de Vico. Je répondis de manière à lever les soupçons et mes renseignements les remirent en situation d’apparaître bons citoyens et bon français.

A Calvi, nous étions cernés par les rebelles de façon à ne plus avoir de communications avec l’intérieur et, du côté de la mer, nous étions bloqués par la flotte anglaise.

Nous fûmes réduits à un tel état, vers la fin du siège, qu’une poule se vendait jusqu’à 36 francs, un pain de munition 6 francs. La viande des mulets que les camps volants enlevaient aux paysans se vendaient communément trois francs la livre, le tout en argent et non en assignats. Les deux tiers des maisons s’étaient écroulées sous les bombes et boulets des bâtiments anglais embusqués dans le golfe.

Les Anglais ayant évacué Toulon, le 14 décembre, se portèrent avec la flotte sur les côtes de Corse le 19 décembre 1793.

Nous évacuâmes Saint-Florent le 14 février 1794. Leurs nombreux vaisseaux serrèrent le blocus des villes maritimes de Bastia et Calvi et les assiégèrent bientôt après, par terre et par mer. Bastia capitula le 23 mai 1794 et Calvi le 14 août  de la même année.

 

Gilbert Elliot, aujourd’hui lord Minton beau-frère du ministre William Pitt est venu en Corse, comme commissaire du roi d’Angleterre. Après la reddition de Bastia il se rendit à Corte pour voir le général Paoli et s’entretenir avec lui de l’état des affaires.

Sir Elliot dit :

« Sans doute sa majesté le roi de Grande Bretagne nommera votre excellence vice-Roi de la Corse ».

« Je n’ai pas assez de mérite, sir Elliot, pour occuper cette place si importante. D’ailleurs mon âge s’oppose à ce que je reprenne la vie politique. Je désire terminer mes jours dans le repos et la paix. ».

« Alors, votre excellence, me rendrait un grand service d’écrire au Roi en ma faveur et le Roi a pour son Excellence une si grande estime qu’au reçu de votre lettre, ma nomination serait certaine ».

« Si vous le désirez, si Elliot, dans une heure, cette lettre sera faite ».

« Oui, excellence, je le désire, et vous remercie à l’avance du grand bien que vous me faite ».

Une heure après, si Elliot envoya son secrétaire, Frédéric North, chez Paoli pour prendre la lettre promise. Elle n’était pas faite encore. Par deux fois à une heure d’intervalle, il se présenta au Palais et en ressortit sans obtenir la lettre tant désirée. Enfin à quatre heures, sir Elliot lui-même, alla chez le général Paoli et le supplia de faire de suite la lettre dont il avait été question dans leur premier entretien car le Bocquetebat ? attendait sous voiles, à Bastia les dépêches qu’il adressait au gouvernement britannique.

Paoli, contrarié de sa modestie simulée, ne put que s’exécuter et écrivit, sous les yeux de sir Elliot, cette fameuse lettre, qui valut à celui ci la vice-royauté de l’île.

Voilà de quelle manière la politique anglaise mit Paoli dans le sac. Sans doute, c’était chose commune entre les deux beaux-frères, Pitt et Elliot, avant que ce dernier ne quitta l’Angleterre.

 

Pendant le siège de Calvi, il m’est arrivé d’assister au dernier épisode de la reddition. Lorsque nous défilâmes devant les Anglais, le colonel Moor dit au général Casabianca :

« Général, pourquoi n’avez vous pas fait descendre tout votre monde ? »

« Colonel tout y est ».

« Comment, avec si peu de monde, vous avez soutenu un siège si long et si rigoureux. Vous avez fait de fréquentes sorties qui étaient de nature à nous inquiéter dans nos postes avancés. Que sont devenus vos soldats ? »

« Les autres sont morts ou blessés en traitement à l’hôpital ».

Le colonel Moor remplissait pour le moment, les fonctions du général Stuart, lequel avait pour devise – Le Roi tient tout de nous et nous ne tenons rien du Roi – Cette légende était ciselée sur un cachet qu’il portait attaché au cordon de sa montre. Je suppose que par sa famille, il descendait du malheureux Jacques II, Roi d’Angleterre, détrôné par Guillaume d’Orange. Il avait cédé le commandement au colonel Moor et se trouvait aux eaux d’Orezza pour cause de maladie sérieuse.

 

Le colonel observait avec incrédulité notre petit nombre et hochait la tête. Il ne se fiait pas aux affirmations de notre général et nous dûmes passer une heure sur le glacis en attendant le rapport de l’officier commandant qu’il détacha avec deux compagnies de grenadiers pour inspecter la Ville et s’assurer qu’il ne restait personne de la garnison.

L’officier revint, après avoir visité minutieusement tous les recoins de la forteresse et dit : « Mon colonel le général Casabianca vous a dit la vérité. La forteresse est vide de soldats et l’hôpital est rempli de malades et de blessés ».

Alors on nous permis de quitter le glacis et nous fûmes dirigés sous bonne garde vers les quais, où nous attendaient des chaloupes qui nous transportèrent à bord des vaisseaux anglais.

Après neuf jours de traversée, on nous débarqua à Toulon le 8 septembre après avoir fait seize jours de quarantaine.

 

Le 24 Vendémiaire an IV, je fus envoyé à Marseille auprès de M.Chauvelin, Commissaire des Guerres pour faire ordonnancer notre comptabilité. La voiture du courrier fut assaillie par dix voleurs entre Toulon et Ollioules. On me prit ma montre et 800 francs d’assignats que j’avais dans mon portefeuille ainsi que plusieurs certificats de service.

Le 9 frimaire (29 septembre 1794), nous fûmes détachés au Baussat.

Le 26 nivôse (15 janvier 1795) nous reçûmes l’ordre de rentrer à Toulon pour faire partie de l’escadre comme troupes d’embarquement[43]. Le général Pierre voulait me garder à Toulon et se déclarait prêt à faire toutes les démarches à cet effet. Je l’ai remercié en lui disant :

« Mon général, la destinée veut que la compagnie des Basses Alpes, dont j’ai le commandement, soit désignée pour guerroyer sur mer. Je vous prie de ne pas insister et de me laisser suivre la bonne ou la mauvaise fortune de mes soldats ».

 

Le 2 nivôse (20 février 1795) je m’embarquai à bord du vaisseau « L’Alcide » de 74 Canons. Le 9 du même mois (25 février  1795) nous mîmes la voile et nous fîmes des bordées en croisière sur les côtes de Gênes et de Livourne.

Le 17 (27 maris 1795), en vue du Cap corse nous forçâmes le vaisseau « le Berwick »[44] de 17 canons, à amener son pavillon et son équipage resta prisonnier de guerre. L’escadre anglaise[45] sorti du port de Livourne le 22 ventose et nous fit la chasse.

Le lendemain, à quatre heures de l’après midi, le « Ça Ira » étant sous le vent en vue de Savona, en vue d’Alanio sur le côté du ponant, fut entouré par six vaisseaux anglais qui le couvrirent de mitraille. La nuit précédente, un furieux coup de vent avait endommagé ses mats de hume[46], de sorte que le « Ça Ira » gouvernait mal et n’avait pas la liberté de ses mouvements. Le contre amiral Martin et le représentant Letourneau, de la Manche, voyant la nuit arriver ne furent pas d’avis d’engager un combat naval et ils envoyèrent en éclaireur, la Vestale, frégate qui, par des manœuvres aussi savantes que hardies, parvint à dégager le Ça Ira en le traînant à la remorque. Le vaisseau Le Censeur, le plus fin voilier de l’escadre, accouru prêter son secours et bientôt le Ça Ira fut hors de danger et les six vaisseaux anglais n’osèrent continuer la poursuite dans l’obscurité. Dans la nuit s’éleva un furieux coup de vent qui désempara le Sans Culotte [47] de 120 canons et l’obligea à chercher refuge dans le port de Gênes.

Le lendemain 24 ventose ou 14 mars 1795, vers cinq heures du matin l’escadre anglaise profita d’un petit vent pour couper la ligne au Ça Ira et au Censeur qui, dans la nuit, étaient tombés sous le vent. Le Contre Amiral fit signal au vaisseau  Le Duchène qui tenait la tête de notre escadre de virer de bord et de se porter au secours des deux vaisseaux. Le Duchène avançait faiblement et finit par rester sur place faute de vent[48].

On cria à la trahison.

Le dernier marin raisonnait sur les manœuvres avec l’aplomb d’un amiral. Chacun s’identifiait avec la cause nationale et même, qui le croirait, les volontaires de l’armée de terre critiquaient les manœuvres, alors qu’ils n’avaient jamais navigué.

Le Duchène, Le Victoire, Le Timoléon, et Le Tonnant furent coupés de notre ligne.

Le reste de l’escadre assistait de loin au massacre de nos braves matelots. Nous nous mordions les doigts de rage.

La bise était si faible que  les voiles d’une simple chaloupe ne pouvaient s’enfler et nos grandes voiles tombaient le long des mâts, inertes et pendantes. Nos vaisseaux se défendaient avec fureur, entre autre le Ça Ira et le Censeur. Ces deux vaisseaux firent un feu épouvantable et démâtèrent trois vaisseaux anglais dont un s’abîma dans les flots et alla s’échouer sur la côte, vers dix heures du matin. Le Ça Ira supportait le feu croisé de plusieurs vaisseaux anglais. Vers une heure de l’après midi, il perdit son troisième mât ; il eut la cale remplie d’eau. Sur le moment de couler, il dût baisser pavillon et se rendit après sept heures d’un combat meurtrier, après avoir essuyé le feu de dix vaisseaux anglais[49]. Son brave et vaillant capitaine atteint de trois graves blessures, ne cessa de rester sur la passerelle et de commander la manœuvre. Ferme et intrépide, il ne voulut pas quitter son poste de combat.

Le Censeur continua la lutte mais, à deux heures du matin, démâté, la cale remplie d’eau, il se rendit. A cinq heures du soir, le vent fraîchit assez pour permettre aux Anglais de faire voile vers le golfe de Gênes, traînant derrière eux les carcasses de nos deux vaisseaux. Leurs pertes furent plus considérables que les nôtres. Ils durent au calme plat de la mer leur victoire sanglante. Nos vaisseaux restèrent spectateurs, impuissants, de la lutte.

Nous les suivîmes, au soir, avec un vent favorable. Nous échangions quelques coups de canon. Les Anglais, au vent, firent force de voile et évitèrent le combat. J’ai observé attentivement ce combat naval et j’ai pu m’assurer que nos vaisseaux sont plus solides et résistent mieux que les leurs aux boulets. Les vaisseaux anglais sont plus légers et évoluent aisément par le moindre vent. Cet avantage est inappréciable. Il permet d’éviter ou d’engager le combat.

Dans ce combat, nous restâmes enveloppés, pendant un certain temps, d’un brouillard de fumée de poudre qui nuisit à la justesse du tir. Les Anglais manœuvraient à découvert et lançaient leurs bordées. S’ils avaient l’avantage, ils continuaient leurs tirs au canon. Sinon, ils viraient de bord et la légèreté de leurs vaisseaux ainsi que leur immense voilure les distançaient de nous aisément, par la supériorité de leur marche.

 

Nous arrivâmes le 27 ventôse, 17 mars 1795 aux Iles d’Hyères.

Le 1er germinal, nous fûmes rejoints par le Sans Culotte et, le même soir, nous arrivâmes dans le port de Toulon.

La nouvelle escadre comptait 19 vaisseaux de haut bord et 9 frégates, 1° L’Orient ex Sans Culotte de 130 canons et 4 obusiers ; 2° La Victoire, Le Tonnant de 84 canons ; le Duchène, L’Alcide, Le Barras, Le Guerrier, Le Conquérant, Le Généreux, L’Heureux, Le Timoléon, Le Mercure, Le Berwick, Le Jemmapes, La Révolution et la Tyrannicide tous de 74 canons. Les six derniers étaient venus de Brest.

Nous fîmes d’abord voile vers port Mahon  et, de là, nous fûmes en croisière, vers les îles et les côtes italiennes. Le 19 messidor (7 juillet) nous poursuivîmes un vaisseau et deux frégates jusqu’en vue du Cap corse. Nous les aurions obligés à se jeter à la côte si le représentant du peuple Niou [50] n’eut appris par la frégate l’Artémise que la flotte anglaise mouillée à Saint Florent, se disposait à prendre le large. Il ordonne de virer de bord. Tandis que nous dormions. La chasse aux trois bâtiments anglais, sans ordre, avec la marche à volonté, j’ai observé que la vitesse d’un vaisseau dépend beaucoup de l’arrangement de la cale. Lorsque le poids est bien distribué et en équilibre, le vaisseau se prête plus facilement à la manœuvre et suit aisément les mouvements du gouvernail et l’impulsion des voiles déployées au vent. Dans notre première sortie, notre vaisseau était lourd dans sa marche et suivait péniblement les autres biens qu’ils n’eussent que la moitié de leur voilure au vent tandis que les nôtres étaient déployées sans réserve. A notre arrivée à Toulon, on changea le maître de cale. Dans la chasse en question notre vaisseau était le sixième de la première division. Au signal de marche à volonté, notre capitaine vit que le vaisseau coupait la mer ; il ordonna de nous jeter sous le vent e, en quelques minutes nous prîmes la tête de l’escadre. Le changement opéré dans la cale avait produit son effet.

 

Le soir du 24 thermidor(12 juillet) nous eûmes un coup de vent si violent que l’eau entrait par les embrasures de bas bord et sortait par tribord. Le lendemain, 13 juillet 1795, me trouvant de quart, il me sembla que nous étions au milieu de la forêt de Vizzavona.

A mesure que la clarté se faisait dans le ciel, je reconnus que nous étions confondus, pèle mêle, avec la flotte anglaise. Les Anglais furent aussi surpris que nous et firent voile vers la Corse pour revenir sur nous en ordre de combat, après avoir rejoint leur escadre.

Nous nous dirigeâmes sur les côtes de France, sans parvenir à organiser notre ordre de bataille. Les Anglais comptaient vingt trois vaisseaux de ligne, dont six à trois ponts. Aussitôt qu’ils prirent contact avec leur escadre de Corse, les Anglais firent virer leurs bâtiments de bord et ils les mirent dans notre direction, toutes voiles déployées. Notre contre amiral fit signal de forcer les voiles, dès qu’ils furent en vue. M.Dumesnil, notre major des signaux, comprit un autre signal, celui de se mettre en panne et il ordonna de diminuer les voiles. Les quatre vaisseaux qui étaient derrière nous, nous dépassèrent. Le capitaine, monté sur pont, demanda, par signal, l’explication de cette fausse manœuvre. Il lui fut répondu par le signal de la marche à toutes voiles. En un clin d’œil nous naviguions toutes voiles dehors et nous allions échapper aux Anglais si le vent n’était tombé. Nous nous trouvions à quelques milles des côtes de France, en travers de Fréjus, lorsque le vaisseau anglais, le Vittory arriva sur nous, à une portée de pistolet, et tira sur notre vaisseau un coup de canon à poudre pour assurer son pavillon.

Nous hissâmes le pavillon français. Alors le Vittory nous lâcha ses trois bordées et, pendant près de quatre heures, nous essuyâmes le feu de quatre vaisseaux anglais. Nous avions déjà plus de trois cents hommes inutiles, à fond de cale, ou jetés à la mer, lorsque le feu pris à trois endroits du vaisseau.

Bien que pour courir, nous eussions abandonné les batteries, les Anglais ne cessèrent de nous couvrir de mitraille. L’eau de la mer qu’on jetait sur les flammes semblait incendier davantage le goudron qui brûlait.

Dans le désespoir, nous inondâmes la Sainte Barbe ou poudrière, afin d’en retarder l’explosion.

Pendant le combat, j’avais reçu une blessure au coude droit, une autre à la jambe et je souffrais d’une forte douleur à la cuisse gauche. On me transporta au poste des malades. M.Rouquet, chirurgien major, voulait me couper le bras droit que l’os ne tenait plus ; Je luis répondis :  « La mort m’aura tout entier ».

Alors arriva le maître d’équipage en piteux état, dans les bras d’un robuste matelot. Il avait les deux cuisses emportées. Le chirurgien major m’abandonna à M.Julien, son aide et se mit à scier les os de ce malheureux. Julien me pansa et je remontai sur le pont.

 

Trois vaisseaux anglais faisaient triangle autour de l’Alcide  par bâbord, tribord et par derrière. Les deux premiers tiraient sur les flancs, le tir du troisième convergeait vers les sabords et enfilait nos batteries d’un bout à l’autre, de sorte que d’un seul boulet, il nous faisait plus de mal que soixante tirés ailleurs. Les flammes léchant nos cordages et nos œuvres vives, donnèrent crainte aux anglais d’être endommagés par l’explosion imminente de notre sainte barbe et ils nous abandonnèrent[51].

Nos cordages brûlés ou coupés par les canons de l’ennemi ne permettaient plus de faire la manœuvre. Nos voiles pendaient en lambeaux et se consumaient sur place ; les chaloupes avaient perdu leurs agrées ; les voiles et les rames détachées flottaient sur les eaux. Dans ce péril imminent, plusieurs se jetèrent à la mer et disparurent sous nos yeux, presque tous par les débris qui les atteignaient à la tête ; ils nageaient ces malheureux au milieu d’un fouillis inextricable de cordages, de pièces de bois à la dérive qui les heurtaient violemment à cause des grosses vagues d’une mer agitée. Lorsque nous vîmes les meilleurs nageurs s’abîmer dans les flots nous perdîmes tout espoir. Autour de nous plus de vaisseaux amis ou ennemis. Les neuf vaisseaux anglais qui nous avaient accablés de leurs boulets, s’éloignaient par le nord est et le gros de l’escadre ennemie par le sud ouest. La nôtre, à toutes voiles, s’efforçait de gagner le golfe Jouan et le feu qui attaquait la Sainte Barbe qui déjà fumait. De la masse d’eau qui la recouvrait se dégageaient des vapeurs denses et noires jusqu’à ce que les poudres surchauffées éclatassent dans les airs en émiettant notre vaisseau et nous-mêmes. Dans cette terrible situation, ne sachant pas nager, malade par suite de blessures et voyant tout espoir de secours perdu, je me croisais les bras sur le pont et contemplant d’un coup d’œil terrifié le spectacle de feu et de l’eau, je me préparais à mourir résigné et tranquille.

M.Bourdet, lieutenant dit alors à M.Leblond de Saint Hilaire, Capitaine de vaisseau, qu’il était temps de se sauver. Celui-ci, ave le courage d’un Léonidas, répondit froidement :

« La loi m’impose de rester le dernier dans le péril. Je dois rester ici, à mon poste tant qu’un homme de l’équipage est en danger ».

« Mais quel secours pouvez vous lui donner ? » dit Bourdet.

« Aucun répondit le capitaine. Tout ce que je sais est bien simple : mourir ou me sauver avec mon dernier matelot. »

Ce furent ses dernières paroles ; il sauta avec le vaisseau.

Entouré par les flammes, je dis à M.Isambard, capitaine au régiment de Vermandois « jetons-nous à la mer, nous ferons une mort plus douce par l’eau que par le feu ». Lui, espérait encore que les Anglais enverraient quelques chaloupes pour nous sauver et refusa.

Je descendis dans la batterie et m’accrochai à un sabord pour me jeter à la mer. Je vis alors plusieurs naufragés qui, comme moi, ne savaient pas nager, se tenir extérieurement à la corde de combat. Je me suis déshabillé et, tant que j’ai pu, je me suis laissé glisser dans la mer, en disant :

« Que dieu ait soins de mon âme et de ma famille ».

La fraîcheur de l’eau me ranima ; il me semblait entendre une voix qui me disait « fait un effet et tu seras sauvé ».

Je me rappelai que les mousses se débattaient des pieds et des mains lorsqu’ils nageaient en rade de Toulon. Je fis de même et je remontai à la surface. Arrivé sur les derrières du vaisseau je vis le plomb qui coulait de la galerie de la chambre du capitaine. Il était cuisant car le peu que je reçus sur la tête paraissait me labourer la cervelle. Je m’éloignai. Devant moi, des hommes à cheval sur une antenne, se servaient de leurs mains en guise de rames. Je criai au secours. Un chasseur de ma compagnie, nommé Flick, reconnut ma voix et engagea ses camarades à s’arrêter. Je parvins à les rejoindre. Nous courrions encore un grave danger et nos canons nous menaçaient d’un péril réel. Le vaisseau se mouvait au gré des vagues et à mesure que le feu se communiquait à un affût, le coup de canon se faisait entendre et souvent les boulets nous sifflaient aux oreilles.

Environ une heure et quart après notre voyage sur l’antenne, la poudrière de l’Alcide prit feu et la moitié du vaisseau sauta dans les airs. Les hommes qui étaient à bord, après avoir été lancés dans l’espace, retombèrent bientôt lourdement dans les flots pour ne plus reparaître ! Ce qui restait du bâtiment dérivait au gré des flots. Nous fûmes bientôt ramassés par un canot du vaisseau napolitain Le Guiscando commandé par M.Spluger, brigadier des armées du Roi ; l’escadre napolitaine était sous ses ordres ; elle était composée de 4 vaisseaux et naviguait de conserve avec la flotte anglaise.

Arrivés sur le pont du Guiscardo on pensa toutes nos blessures et on me donna un cadre et des effets pour m’habiller. Il me fut raconté qu’aussitôt qu’on avait vu l’incendie de l’Alcide, ordre avait été donné de mettre à la mer toutes les chaloupes des vaisseaux et frégates napolitaines et de marcher à notre secours et que, pendant ce temps là, l’amiral Hood se tenait froidement à l’écart en défendant à toute embarcation anglaise de s’éloigner de leurs vaisseaux.

 

Le lendemain, 16 juillet, le major de l’escadre napolitaine vint me voir et me demander si j’avais eu des parents au service de Naples. Sur ma réponse affirmative et après su de moi que j’étais le neveu germain d’Ambroise Siméon, colonel de la garde suisse et de Jacques Siméon, capitaine dans la même garde, tous deux camarades et amis de Pascal Paoli qui souvent m’avait parlé d’eux, il me quitta pour retourner bientôt et me dire :

« M. Le général Splüger fut lié d’amitié avec vos oncles et il vous prie d’accepter du linge qu’il vous enverra par son domestique. Lui-même, si ses occupations le lui permettent, viendra vous voir dans la journée ». Je ne reçus pas cette visite mais le paquet me fut remis et, en l’ouvrant je constatai qu’il contenait six chemises, six mouchoirs et quatre paires des bas, dont deux en soie.

Nous reçûmes tous sur ce vaisseau bon accueil et nous fûmes l’objet des attentions les plus délicates.

Après avoir passé neuf jours sur ce vaisseau, nous fûmes remis aux Anglais sur leur demande, qui nous gardèrent prisonniers de guerre jusqu’au 27 frimaire an IV. Le 24 juillet nous fûmes relégués sur le Ça Ira qui servait de ponton dans le golfe de Saint Florent. Nous pûmes établir, alors, que 89 hommes seulement de l’équipage de l’Alcide avaient survécu aux désastres et que 646 hommes avaient péri par le feu ou par la noyade.

Deux jours après, un officier anglais vint me voir à l’hôpital ; il parlait couramment le français sans accent étranger. Je le pris d’abord pour un émigré mais j’appris plus tard qu’il avait fait son éducation au collège de Saint Omer.

Il m’adressa la parole sur un ton amical et bon enfant :

 « Il paraît que les Français sont dans la croyance  que nous faisons la guerre pour rétablir la royauté ».

« Je n’en sais rien lui répondis-je. Depuis plusieurs années j’ai quitté la France pour tenir garnison en Corse et, depuis la guerre, j’ai toujours fait partie des armées ou de la flotte ».

« Nous recevons toutes les semaines le Moniteur à bord. Ils croient, les Français, que nous faisons la guerre pour leur donner un roi. Ils s’abusent étrangement ; Nous sommes les ennemis naturels des français et il est égal de les détruire royalistes ou républicains. Cela diminue ou affaiblie leur nation ».

« Monsieur je ferais tort à votre peuple en suspectant sa loyauté. Je ne puis croire à une politique aussi perverse et cruelle. Sachez que la plupart de ceux qui nous ont assiégés à Calvi furent des émigrés français échappés de Toulon. Il n’est pas possible que les Anglais, bien pensants, puissent désirer la mort de ceux qui les servent ».

« Vous êtes dans l’erreur, ils la désirent. C’est le but de notre politique. Machiavel nous apprend que des partis s’unissent dans un Etat pour nuire à un tiers. Nous sommes les deux nations les plus belliqueuses et dans la victoire comme dans la défaite, vainqueur ou vaincu, nous gardons, par-devers nous, la haine séculaire, héritage des vieux temps. En temps de guerre nous sommes des ennemis acharnés et, dans la paix,  des amis perfides. Nous, royalistes ? En vérité, pouvez vous le penser ? N’est ce pas le roi Louis XVI qui nous a fait perdre les Etats Unis d’Amérique, le plus beau fleuron de notre couronne coloniale ? ».

Ces étranges appréciations des évènements de la part d’un officier anglais me donna beaucoup à réfléchir.

Lorsque nous fûmes guéris de nos blessures, nous fûmes dirigés sous bonne escorte, vers Corte. Le Couvent de saint François nous fut assigné pour résidence ; nous étions 375 prisonniers sont 75 officiers.

Un soir en me promenant avec M.Coudet capitaine du Ça Ira, je lui fit le récit de ma conversation avec l’officier anglais. M. Coudet est natif de Bayonne et parle bien l’anglais. Il me dit : « Votre officier n’est pas sérieux, il a l’esprit excité par les passions du jour ».

Trois semaines après monsieur Boërio, père, reçut la Gazette de Toscane ou étaient relatés les évènements de Quiberon. Les Anglais tirèrent à la mitraille[52] sur les malheureux émigrés qu’ils avaient menés là pour soulever l’Ouest. Là, périrent des milliers d’hommes appartenant à l’élite de la noblesse française. M.Boerio m’avait envoyé cette gazette et celles qui suivirent.

Après avoir lu le récit du carnage, M.Coudet s’écria :

« Siméon, l’officier anglais qui vous visita sur le Ça Ira connaissait mieux que moi la politique de son gouvernement. Certes, des ordres secrets étaient donnés à l’amiral anglais de massacrer ces malheureux s’ils échouaient dans leurs tentatives de révolutionner le pays en faveur du roi ».

 

Les Anglais, quel que fut notre grade nous donnaient 24 sols par jour.

J’avais obtenu de prendre mes repas en famille et tous les autres officiers les prenaient chez M.Pochon moyennant un franc par jour. Ceux qui mangeaient à la même table qu’eux payaient 60 sols. Ce maître d’hôte fut très généreux. Il compatissait au malheureux sort des prisonniers et savait qu’ils avaient la bourse légère. Les officiers ne furent pas les seuls à recevoir des marques de son humanité. Les simples marins trouvèrent en lui un ami, un bienfaiteur. Il facilita l’évasion de cent d’entre eux, auxquels il donna des vivres pour arriver à la Padulella et là, le guide devait remettre à chacun d’eux un sequin pour payer le passage de la felouque napolitaine qui les transportaient à Caprara. Notre vice-consul français les accueillait avec humanité et les rapatriait à Marseille.

 

 

Chapitre Dix-neuf - L’occupation Anglaise de la Corse

(La vendetta de Mémé Agostini dit Tigrinu)

 

Je vais raconter les diverses péripéties de la domination anglaise et même je ferai mention d’évènements particuliers qui sont de nature à faire connaître cette époque de trouble. J’étais bien placé pour être renseigné à merveille. Chez mes parents venaient fréquemment les notabilités de Corte, passer les longues soirées d’hiver.

Corte était alors la ville capitale où se résolvaient, dans les consultes, les destinées de la Corse. Dans ces causeries familières, j’apprenais bien des choses et mes informations sont préférables à celles des gazettes du jour.

 

L’étendard de la révolte contre la France fut levé en mai 1793. Le général Paoli disait hautement que la France était perdue et qu’elle courait à sa ruine, sous l’impulsion des folles mesures du Comité de Salut Public. Elle avait ameuté contre elle les rois et le peuple. La guerre finirait par son écrasement et il était certain que Gênes profiterait des traités pour revenir de nouveau en Corse et recommencer le régime odieux et funeste des temps passés.

Ces paroles eurent le don de porter à son plus fort diapason la haine des paysans contre la France à laquelle ils reprochaient les persécutions religieuses et le triomphe de l’athéisme.

A l’appel de Paoli, la Corse avait répondu par l’envoi de délégués primaires que suivaient des centaines de paysans en armes. Corte s’emplissait journellement de nouveau venus, avides de connaître les nouvelles. Les places et les rues étaient bondées d’une foule pleine d’un sombre enthousiasme. On discutait avec animation sur les Français et sur les Anglais. La note dominante était l’amour de la nouveauté et la haine du nom français. Des prêtres et des moines circulaient avec des crucifix, gesticulant et remémorant les insultes faites à la religion des pères par un gouvernement prévaricateur. Le peuple les applaudissait et poussait des cris de malédiction contre les Français.

Une partie de ces paysans logeait chez l’habitant. Les autres avaient dressé des tentes aux Porette et aux Capuccini. Ils avaient amené, avec eux, une multitude de femmes et d’enfants et les pieve semblaient s’être dépeuplées pour accourir à Corte, comme aux grands jours des luttes génoises.

 

Le 20 mai, le soleil se leva radieux dans un ciel sans nuages.

La place du couvent de Saint-François fût envahie par la multitude. Plusieurs grimpaient aux arbres pour mieux voir et entendre.

Des tables étaient alignées, au milieu, avec des sièges tout autour. Les gardes corses, chargées de maintenir l’ordre, refoulaient les curieux en les priant de se masser au  loin pour permettre à l’assemblée de délibérer.

Paoli parut, suivi des membres du département, des délégués des communes et de quelques officiers anglais, envoyés en mission par l’amiral Hood.

Le peuple se tint debout, les bras s’agitèrent, en brandissant  des mousquets, et un cri s’échappa des poitrines : « Eviva Paoli, la Patria ».

Sur un seul signe de lui le silence se fit et Pozzo di Borgo monta sur une estrade. Il allait parler. Sa haute taille paraissait démesurée. Son teint brun, ses traits accentués, ses gestes sobres et incisifs, dirigeaient, à son gré cette foule orageuse et la calmait à plaisir sous l’impression de sa fougueuse éloquence. Dès les premiers mots il conquit son auditoire et sa parole vibrante arrivait jusqu’à ceux qui étaient placés au dernier rang dans la foule. Il dit en substance :

« Peuple Corse, honorables représentant de la Terre des communes, les heures de la France sont comptées et ce jour est le dernier où l’on puisse se dire français. Quelle nation a comblé la mesure autant que cette France ? Elle insulte à nos croyances religieuses, à notre vieille foi chrétienne (oui, oui) Voilà pour le présent.

Rappelez-vous, patriotes, les Marbœuf et les Lionville qui traînaient à la mort les citoyens dont le seul crime était d’avoir défendu la Patrie. Ils agissent chez nous en maîtres et seigneurs de la terre et des villes. Leurs titres de propriété sur cette île, fière de ses droits et de sa liberté, reposent sur la vente génoise, odieuse parodie d’une iniquité sans exemple. Notre sang, versé durant des siècles, en haine de la tyrannie, proteste contre cet infâme traité qui de Gênes l’arbitre de nos destinés (à bas Gênes, à bas les Génois). Nous espérions que les nouvelles institutions françaises nous auraient donné la liberté. Ce fut un leurre décevant, bientôt évanoui dans les tempêtes révolutionnaires. Cette notion manque de sagesse et de sang froid. Dans ces derniers temps, elle a donné les preuves d’une véritable aberration de tout principe politique et religieux ; : elle a glorifié l’athéisme et elle ose appeler à la barre, pour crime de haute trahison, le père de la patrie, notre glorieux Paoli, ici présent. On me faisait l’honneur de lui tenir compagnie dans ce voyage à la mort par le bourreau. Couverts du sang des rois, des nobles et des prêtres, les prescripteurs nous attendaient.

Nous sommes des hommes libres ; Les patriotes corses nous ont nommés pour être les défenseurs de leurs droits et non des victimes de la tyrannie.

Aujourd’hui vous êtes convoqués dans la Consulta pour manifester vos libres sympathies. Sa Majesté le Roi de Grande Bretagne nous accorde sa protection et la présence des délégués anglais vous garantit, de la part de leur Souverain, des intentions bienfaisantes.

Par un pacte solennel, si vous le désirez, la nation corse unira ses destinées au peuple anglais, après nous le plus fier et le plus libre du monde (oui, oui) Vive les Anglais, vive le Roi Georges, Vive Paoli, le père de la patrie ».

Pozzo di borgo descendit de l’estrade et prit place au milieu des députés de la nation. Alors Paoli se leva et dit :

« Citoyens, nous prenons l’engagement qu’une constitution libre régira la Corse avec le protectorat de sa Majesté le roi George. Nous deviendrons les frères et non les sujets de la Grande Bretagne ».

Aussitôt les cloches du couvent furent mises en branle. Celles de l’église de la ville sonnèrent également à toute volée, immédiatement après. Une mousqueterie prolongée éclata comme un tonnerre et les paysans, sans ordre et en tumulte, entouraient l’assemblée, tandis que ses membres venaient successivement déposer leur signature au bas de l’acte d’union avec le peuple anglais.

Paoli se leva. Aussitôt des gardes parcoururent la place en disant : « rangez-vous en ordre pour suivre le général. La séance est levée ».

Paoli ouvrait la marche, suivit d’un long cortège de fonctionnaires et de députés. Il avait l’air souriant et causait amicalement avec les députés anglais.

Derrière le cortège apparaissaient les bataillons corses, arme au bras, en costume national, avec les jachettes en pannu corsu, les bragghe, la cartouchière à la ceinture garnie du pistolet et long stylet, coiffés de la barretta mijia. Chaque pieve avait réuni les siens et marchait en ordre de bataille. Pour ne pas éveiller les jalousies, on fit l’appel des pieve par ordre alphabétique. Ainsi fut organisée la marche guerrière. Le bataillon cortinais fut remarquable entre tous par la haute taille des hommes aux formes athlétiques. On sentait que là était l’âme de la Corse, cette âme forte et inflexible qui, jamais, ne fit abandon de sa foi et de ses libertés.

Paoli fut accompagné au Palais  au milieu des vivats et des décharges de mousqueterie. Les femmes, sur son passage, lui lançaient des poignées de riz. Devant le palais, il remercia le peuple corse de son attachement aux idées d’ordre et de liberté et se retira dans ses appartements, laissant les délégués des communes échanger leurs vues sur les évènements de la journée.

 

Après le départ des paysans, Corte avait repris son calme habituel. Chacun restait chez soi, dans l’attente des évènements. Paoli se tenait enfermé dans sa cellule du Couvent de Saint François ou il était retourné dans la soirée du 20 mai. Il était inquiet et rêveur. L’avenir ne lui apparaissait pas sous des couleurs riantes. Il méditait sur les vicissitudes de ces temps troublés et sur la perte de ses meilleurs amis. Bonaparte, Saliceti, Cervoni, acquis aux idées françaises. Ce dernier, à ses lettres avait répondu : « je ne veux d’autre patrie que la France ».

 

Les Pumuntichi étaient nombreux et remuants. On les voyait, par groupes, circuler en ville, la mine altière avec des airs de conquérants. Pozzo di Borgo les a appelés des pays d’Alata et de Cinarca pour occuper les meilleures places du Gouvernement. Il fait la pluie et le beau temps auprès du vice-roi qui le tient en haute estime. J’ignore quels furent ses démêlés avec la famille Bonaparte. Il ne parle d’elle qu’avec mépris « Familiaccia, dit-il, toujours tournée du côté du soleil levant ».

J’eus la bonne fortune de le voir, dans une soirée, chez Panattieri. C’est un charmeur. Il séduit par l’originalité de ses vues et ses traits d’esprit incisifs et brillants.

Après son départ quelqu’un de la société dit « L’avez vous entendu ? Dès qu’il parle amis ou ennemis subissent la fascination du serpent. Si jamais il devient le confident d’un roi, il aura la toute puissance dans l’Etat. Paoli n’a qu’à se bien tenir : Il a introduit lui-même le loup dans la bergerie.

Il était toujours facile de s’apercevoir qu’un tel état de choses ne pouvait durer. Les Anglais ignoraient encore à quelles exigences se porteraient leurs nouveaux frères. Il faudrait la sagesse du roi Salomon pour présider aux destinées des Corses, turbulents et exagérés dans leurs prétentions continuelles. Il n’y a qu’un seul homme au monde capable de les gouverner, c’est Paoli et les Anglais n’ont pas l’air de s’en douter.

Le vice-roi Elliot ne tardera pas à s’apercevoir qu’il marche sur des sables mouvants.

Sa Majesté, le roi Georges, en ne donnant pas à Paoli le titre de vice-roi et en ne lui confiant pas le gouvernement de l’île a frappé à mort la domination anglaise. L’avenir saura nous le prouver.

 

Je fais souvent des promenades dans les gorges de la Restonica. Les sentiers sont couverts d’Anglais et de jeunes misses blondes, au coup de cygne. Même seules, elles rôdent dans les environs et grimpent sur les pics avec agilité. Elles font l’ascension du Monte Rotondu et elles n’en sont pas effrayées pourvu qu’elles aient un guide du pays.

Le 1er janvier, j’assistais à une grande revue des trois bataillons corses, aux Porette, en présence du vice-roi et du général Stuart. Il y avait foule autour des soldats. Après les exercices qui furent merveilleux d’entrain et de précision, on cria « Halte, fermez les faisceaux ».

Le général s’avançait pour adresser quelques paroles aux soldats lorsqu’un homme sortit des rangs et malgré les cris d’appel des sergents, passa sur le front d’une compagnie et s’arrêta devant un jeune officier, de haute mine, qui se tenait droit, appuyé sur son sabre. Il lui dit :

« Me connais-tu ? » Et avant que l’autre eût fait un mouvement, il lui perça le cœur avec un long stylet, qu’il avait dissimulé dans la manche de sa veste. Puis, l’arme sanglante à la main, il jeta un cri de tigre et bondit du côté de la montagne.

La foule s’ouvrait devant lui, terrifiée ou de connivence, et il disparut bientôt dans le maquis du Corbu. La Compagnie du lieutenant voulait tirer dessus et courir après l’assassin. Les Chefs supplièrent de n’en rien faire par crainte d’un conflit avec la foule surexcitée qui criant : « Il a bien fait de tuer le séducteur de sa sœur ».

J’avais reconnu dans le jeune assassin, Mémé, dit le Tigru, le neveu de prete Settembrinu, le héros de la place du marché, qui, avec sa cognée avait tranché net le bras du marseillais. Une ordonnance de non-lieu avait déchargé l’oncle et le neveu de crime de meurtre et tentative de meurtre pour cause de défense légitime.

Le jeune Mémé n’avait pas hésité, durant la revue, à poignarder le séducteur de sa sœur. Un enfant naquit de leurs amours, pauvre créature, destinée à vivre parmi les meurtriers de son père !

La Corse infortunée ne cessera de gémir sur le sort de ses fils qui se déciment eux même sans merci. J’ai horreur de la vendetta et je voudrais que la potence fut dressée sur les places publiques pour serrer le cou des meurtriers, sans admettre les circonstances atténuantes. Les dettes de sang se perpétuent de père en fils. Ainsi périssent des familles et si quelque orphelin survît à ces boucheries, il traîne plus tard et misérablement, une vie errante sans plus avoir, au village natal, une maison pour pouvoir reposer sa tête.

Voilà une vendetta qui commence. Les deux familles, Agostini et Donati, de la Casabianca, sont puissantes par les clients et la parenté. Dieu veuille éloigner de nous la terrible vendetta. Hélas par ces temps de désolation, personne ne peut se vanter d’être à l’abris des ses coups !

L’affaire du neveu de prete Settembrinu fut rapidement instruite. Mémé, condamné à mort par contumace, s’est réfugié dans les maquis d’Aléria.

J’avais oublié cet incident, lorsqu’un soir, à la veillée chez le vicaire général Arrighi, mon parent, parut prete Settembrinu, l’air toujours fier et la parole hautaine. Avec nous, il fût bientôt à l’aise. Son visage s’illumina par le sourire. Il vit que nous compatissions à son malheur et nous l’embrassâmes en disant : « Che disgratia (quel malheur) ». « Ah, oui, ce fut un grand malheur ! Mais il l’a voulu. Nous l’aimions comme un fils. Il était le fiancé de Nisa. Le lâche ! abusa d’elle et puis l’abandonna, donnant pour prétexte que la dot n’était pas assez suffisante. Qu’auriez vous fait à ma place ? » Je restai coi pendant que le vicaire général Arrighi fit le signe de croix en disant « pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».

« Monseigneur, vous êtes un saint. Vos vertus évangéliques vous élèvent au-dessus de la terre et vous transportent dans les cieux. Heureux ceux qui sont indemnes des vendettas. Si vous saviez les tortures morales que l’on éprouve lorsqu’on voit passer, à ses côtés, l’insulteur battant le pavé, l’air arrogant. L’enfer ne saurait imaginer un plus cruel supplice, sans compter les rimbechi des voisins qui n’en finissent plus. Souvent j’ai entendu murmurer à mes côtés « Teni u to bastardu (garde ton bâtard) ».

« Mon pauvre Agostini, je vous plains sincèrement, mais vous ne m’avez pas encore dit le motif de votre venue. Parlez ».

« Monseigneur, ma visite, en effet, à un but religieux et vous pouvez m’être utile si vous daignez appuyer cette supplique que j’adresse à monseigneur l’Evêque d’Ajaccio ».

Le Vicaire général la lut en souriant.

« Prete Settembrinu, je vous promets que cela sera et que, dans huit jours vous bénirez ce mariage ».

Dès que le prêtre Agostini fut parti, le vicaire général Arrighi me remit la supplique. A mesure que je lisais, les mœurs insulaires m’apparaissaient dans une vision de meurtre et d’amour. Mémé voulait épouser dans la chapelle des maquis la charmante Chiarina et prete Settembrinu, dans sa supplique demandait à l’évêque l’autorisation de célébrer ce mariage. Sur mon interrogation sur le point de savoir ce qu’il allait faire, le vicaire général me dit :

« Je vais appuyer cette demande avec recommandation expresse et je ne doute pas du permis de monseigneur ».

En effet huit jours après le permis arriva et prete Settembrinu se rendit à la plaine où il célébra, dans la Chapelle des maquis le mariage de Mémé et de Chiarina. Ils vivront en partageant leurs temps entre la plaine et les montagnes, sans souci des gendarmes.

Chiarina suivra son mari dans les émotions de la vie de proscrit. Elle veut partager les dangers qu’il pourra courir et mourir à ses côtés si le destin le juge ainsi.

 

Chapitre Vingt - La fille du général Stuart est sauvée d’un accident mortel.

 

On ne parle aujourd’hui en ville que des incidents qui ont signalé l’ascension à Monte Ritondu du général Stuart et de sa fille. Le berger Pedinellu, le frère de Chiarina, est porté jusqu’aux nues et tous les Anglais d’ici, vont le voir et lui serrer la main. La jeune miss Stuart le présente aux lords et aux officiers comme un sauveur et dit qu’elle lui doit la vie. Pedinellu, calme et tranquille, reçoit tous ces hommages avec indifférence. Il sourit lorsque la belle anglaise lui prend familièrement le bras pour le faire asseoir à ses côtés. On voulait le retenir à dîner. Il a refusé en disant qu’il voulait rentrer le soir même, à la montagne pour aller traire ses chèvres à la bergerie.

Le général lui offrit des poignées d’or. Il tint sa main fermée et parut de mauvaise humeur. A la vue d’une carabine de grande valeur, richement ciselée, il reprit gaiement :

 « Voilà une belle arme ».

« Elle est à vous ».

« Vraiment » et il là saisie avec amour, faisant jouer les batteries. « Général je ne m ‘en séparerai jamais en souvenir de vous et de la jeune miss ».

La jeune fille lui dit « Et de moi, vous ne voulez rien accepter ? »

« Non, si ce n’est vos bonnes grâces ».

« Au moins, dit le général, embrasse celle que tu as ravie à la mort. Ce baiser restera comme un souvenir de ta bonne action ».

La jeune miss s’avança, rougissante et tendit ses joues. Pedinellu y appuya légèrement ses lèvres et sortit en brandissant sa carabine et en criant « Vive Stuart et sa demoiselle ».

 

Voici ce qui était arrivé. Le général Stuart, désireux de voir la montagne avait demandé des guides à Paoli, son ami. Sous la conduite de Pedinellu, il était parti dans la matinée du 25 juillet.

Il suivait, avec sa fille, les sentiers de la Restonica, sous les ombrages de la forêt. Tous les deux étaient à cheval, montés sur des mulets, au pas rapide, faisant l’amble avec douceur, sans jamais broncher sur des pierres du chemin. D’autres bêtes chargées de vivre, suivaient, de loin, la marche.

Pedinellu, en tête, ne quittai pas la jeune miss, pour écarter les branches des arbres ou faire rouler une grosse pierre qui obstruait le sentier. Avec la hache, il tailladait les rameaux ou bien il les relevait. Il disait à la jeune fille : passez.

A dix heures, ils arrivèrent au Timozzu, où Chiarina, prévenue avait servi le déjeuner aux nobles étrangers. L’air vif de la montagne leur avait ouvert l’appétit. Les truites, les fritelle, le bruccio étaient étalés sur des planches, soutenues par les escabeaux, autour desquels on avait placé des grosses pierres en guise de siège.

La vaisselle était primitive. Plats, cuillers et fourchettes étaient en bois. Le général trinqua avec les bergers et l’on vida, à la ronde des bouteilles de vins fins.

Les Anglais n’ont pas l’habitude de la sieste et la jeune miss courrait, joyeuse, dans les clairières accompagnée de Chiarina qui lui indiquait les pics environnants et les endroits ou se trouvent les lacs, réservoirs aux eaux glacées de la Restonica et Tavignano.

La jeune miss, lorsque fatiguées elles s’assirent sur la pelouse verte, dit à Chiarina de lui chanter quelques chansons. Sans se faire prier, celle ci chanta les ballades d’amour du bandit qui soupir auprès de son amie

« Viens, ô ma belle enfant, tenir compagnie au malheureux proscrit.

La nuit je contemple les étoiles brillantes avec mélancolie,

Elles me rappellent tes beaux yeux noirs

Viens t partager ma couche de bruyère ?

Oui, mon bien aimé, je viendrai, joyeuse, vivre à tes côtés lorsque le prêtre aura béni notre union et sanctifié nos amours.

La vierge Marie, ma patronne, ne veut pas que je donne des enfants avant la bénédiction et le consentement de mon père et de ma mère »…….

Ainsi la chanson rappelait les souvenirs tendres et plaintifs des aveux échangés, dans la solitude des maquis, entre Chiarina et Mémé.

« Oh, si mon mari était ici, il ferait la réponse avec sa voix mâle et harmonieuse ».

« Est-il loin  d’ici ? Fais le venir et j’aurai du plaisir à faire sa connaissance. Mon père est tout puissant auprès du vice-roi et il pourra vous être utile ».

Chiarina hésita ; elle regardait fixement la jeune anglaise. La vue de son visage angélique qui respirait la douceur et la bonté leva ses scrupules. Elle se leva et fit entendre un sifflement aigu et prolongé.

Un homme parut, bientôt, sur les rochers. Il courait avec agilité sur les précipices et fut bientôt dans la clairière.

« Mon mari, salue la noble demoiselle, fille du général Stuart ».

Il lui tendit la main « Soyez la bienvenue parmi nous ».

« Mémé, elle veut entendre la ballade de nos amours ». Et tous les deux, debout, se regardant, entonnèrent, tour à tour, les couplets de la chanson que répètent encore les bergers de la montagne.

Le général et Pedinellu parurent et se tinrent silencieux.

« Voilà, c’est fini ! Etes vous contente ? Miss, vous avez maintenant l’histoire de nos amours ».

« Oui, bien contente, Chiarina »

Elle se leva et, prenant la main de Mémé, elle s’avança vers son père « Papa, je te présente l’époux de notre amie. Tu sais qu’il est proscrit ? »

« Quel beau gars, dit le général, en admirant les formes sveltes et élancées du jeune homme et en lui tendant la main. »

« Papa, il faudra l’aider à obtenir sa grâce, n’est-ce pas que tu le feras ? »

« Oui, fillette, je sais qu’il est victime des préjugés de ce pays et se tournant vers Mémé : comptez sur nous pour votre grâce, vous avez maintenant des protecteurs qui ne vous oublieront pas ».

 

A deux heures du matin, ils partirent du Timozzu pour assister au lever de soleil du haut du Ritondu, d’où ils purent contempler presque toute l’île, ceinte par les flots bleus de la méditerranée. Le coup d’œil fut féerique lorsqu’ils eurent atteint le sommet de cette montagne. Le contour bleu était partiellement interrompu du côté du couchant, par le Cinto, montagne du Niolo. L’Italie, la France se dessinaient dans le lointain. Les Alpes et les Apennins émergeaient du sein des flots. Les îles de l’Italie paraissent distinctement, comme à la portée de main. Une bonne lunette leur permettait de saisir l’ensemble de cet horizon sans rival, en Corse. Corte se montrait à leurs pieds, avec les montagnes qui l’entoure, rapetissées et amoindries, paraissant des nains à côté du géant qui les dominait de sa masse imposante. Comme de petits enfants, les chaînes des montagnes s’abaissaient humblement devant le père colossal de pierre dont la tête se dressait dans les cieux.

Miss Stuart cueillit des fleurs et s’en forma un bouquet en disant qu’elles étaient les plus belles et les plus odorantes de la terre.

Ils inscrivirent leurs noms sur le granit et puis l’on se mit à descendre.

 

La descente s’accomplit sans encombre jusqu’à un banc de glace bordait des précipices béants. On les longeait lestement lorsque la jeune miss, voulant saisir une fleur, perdit pied et glissa sur la glace. Elle jeta un cri. Le père affolé, voulut s’élancer  derrière sa fille. Pedinellu le saisit rudement et le jeta à terre. « Malheureux, vous périrez sans la sauver ». Sans perte de temps, avec son pelone, il se laissa aller sur le banc de glace. Il accélérait sa course folle pour barrer la descente de la jeune fille. Il réussit à l’atteindre et à l’attirer à lui, par la tresse des cheveux. Au-dessous, à sa droite, s’élevait un îlot de rochers. C’était le salut peut être, si on l’atteignait. Il donna à la descente une impulsion de côté et il réussit à s’accrocher à une roche. La jeune miss, angoissée par le vertige et l’horreur du vide, tremblait de tous ses membres. « Fermez les yeux et priez, lui dit, Pedinellu, avec l’aide de Dieu, je vous sauverai ». Il conservait son sang froid. Il regarda autour de lui et vît qu’il n’y avait espoir de salut qu’en s’ouvrant un chemin sur la glace, à la hauteur de cent pieds, perpendiculairement à l’endroit ou le père de la miss les regardait avec anxiété. Il fit le signe de la croix et, saisissant la demoiselle par le milieu du corps, il là plaça sur son dos, fortement liée à lui par une ceinture plusieurs fois nouée. Il avait rejeté la pelone comme inutile et embarrassant. Il sortit son stylet et attaqua la glace durcie par le temps. Il fit un trou et puis un autre plus haut. Il posa un pied dans l’un de ces trous, la main gauche dans l’autre, pendant que l’autre main il frappait fortement l’écorce glacée, avec un bâton garni à la poignée d’un manche d’acier recourbé en forme d’hameçon. Grâce à ce travail souvent répété, et une série d’efforts prodigieux, ils se rapprochaient du plateau. Le lord, les yeux grands ouverts, se penchait sur l’abîme, retenu à grand peine par un guide robuste. Le frêle corps de la jeune fille battait les flancs de son sauveur, dont l’âme intrépide n’avait pas faibli sous ce suprême danger.

Enfin, ils arrivèrent. Le lord dénoua la ceinture et, longtemps, contempla sa fille. Le fier anglais pleurait comme un enfant. Sa fille ouvrit les yeux et sourit : « Papa, je suis bien ; c’est passé. Où est mon sauveur » ?

On repris le sentier dangereux de la Calancha. La jeune fille, appuyée sur son sauveur, n’hésitait plus à plonger les regards au fond de l’abîme. Elle avait foi et confiance dans ce bras protecteur, dans ce génie de la montagne qui semblait défier l’espace et posait ses pieds, aussi solides que le roc lui-même, sur ces cimes élancées. La marche fut rapide et s’opéra sans danger. On descendait toujours et la montagne, plus humaine, élargit ses flancs en pente douce, couverts d’arbres géants. Après une légère collation, sous ces arbres, le général et sa fille rentrèrent à Corte le soir même.

 

Chapitre Vingt et un - La fin du règne du vice-Roi

 

Le général Stuart avait demandé son rappel en Angleterre. Les rapports avec le vice-roi étaient devenus froids et presque hostiles. Admirateur de Paoli, il disait hautement que, seul ce grand citoyen était capable de résoudre les questions intéressant la Corse. A son avis sir Elliot, avait pris un chemin de traverse dont l’issue était la catastrophe pour la domination anglaise. Il partait pour Londres afin d’éclairer le roi et ses ministres sur les agissements d’Elliot. Il ne fut pas écouté et fut considéré comme un esprit chagrin, envieux, qui convoitait pour lui-même le titre de vice-roi.

 

La jalousie de Sir Gilbert Elliot contre Paoli s’accentue de jour en jour et prend une forme acerbe et personnelle, peu digne d’un seigneur d’une si haute naissance. Il adresse au Roi et à ses Ministres des rapports ou Paoli est représenté comme un brandon de discorde, un meneur d’intrigues tendant à discréditer le gouvernement anglais.

Paoli s’est retiré à Marosaglia, où il vit dans la retraite la plus complète. Le village est devenu le rendez-vous des mécontents. Des officiers anglais, et non des moindres en grade et en naissance, y vont, également en pèlerinage.

Le vice-roi lui reproche même l’élection du Rostino. Il le considère comme un démagogue sapant l’autorité du roi par ses principes subversifs, après du populaire dont il flatte sans cesse les passions et les préjugés. Véritable levier des passions qui s’agitent contre le noble vieillard, il dissimule sous un air riant, sa colère et fait patte de velours à celui que le peuple corse idolâtre, considère à l’égal d’un demi-dieu. Il ne s’ouvre qu’à Pozzo di Borgo, dans le secret du cabinet.

Dans une réconciliation passagère, ménagée par Panattieri, le superbe Anglais fut froissé de se voir traité de citoyen par celui qu’il considérait comme un latin dégénéré ayant l’audace de critiquer son administration et d’en remontrer à l’aristocratie britannique et à son représentant. Cette entrevue toute cordiale, d’aspect, ne fit qu’aigrir davantage le vice-roi et le pousser aux mesures extrêmes contre celui à qui l’Angleterre devait la Corse, l’île maîtresse dans la méditerranée.

 

J’assistai  le 10 juin 1793 à une revue de bataillons indigènes recrutés par le major Smith.

Par ordre de sir Elliot, le major avait formé un corps spécial de troupes corses, à l’image de ce que furent plus tard les voltigeurs, avec le costume sombre du pauvre corse et la coiffure originale, la barretta miggia. Les Anglais étaient lourds à transporter dans les pieve, ou se manifestait l’esprit d’insurrection et de vendetta, tandis que les milices corses, aptes à courir les montagnes, paraissaient promptement, sur les points menacés.

La revue avait lieu aux Porette. Une prime de trois livres sterling ou 75 francs était payée d’avance à tout engagé. Le major fut surpris de la quantité d’hommes qui se présentaient pour toucher cette prime. Il résulta, par l’appel individuel, que l’effectif était fort au-dessous des listes d’émargements. Des hommes touchèrent la prime d’émargement deux fois, trois fois en se déplaçant dans les rangs. Ils répondaient aux reproches des honnêtes gens : « Bah ! Les Anglais sont riches ».

 

Le vice-roi proposa au ministère d’envoyer les forçats dans les plaines d’Aléria plutôt qu’en Australie, au bout du monde connu, dans cet hémisphère austral, à peine indiquée par les navigateurs. Il ne fut pas écouté. Le ministère n’avait pas confiance dans la durée de l’occupation anglaise. Sir Elliot voulait faire dessécher les marais et rendre à la culture ces terres d’Aléria autrefois si riches en céréales et aujourd’hui insalubres et incultes. S’il avait réussi il aurait donné à ces plages abandonnées le mouvement et la vie en même temps qu’il aurait fait disparaître les germes des fièvres paludéennes qui désolent ces plages.

 

Durant le séjour du vice-roi à Ajaccio, les officiers du bataillon corse donnèrent en son honneur un bal à la mairie. Dans la salle de cette mairie il y avait un buste du général Paoli. Pozzo di Borgo et le Capitaine Simon Colonna, alors aide de camps du vice-roi, se seraient amusés avec des clefs, à casser le nez, les oreilles et à crever les yeux à ce buste.

Une commotion profonde secoua la vieille corse qui bondit, sous l’outrage fait au père de la patrie. Des députations se rendirent au Couvent de Marosaglia, où Paoli faisait séjour. Toutes l’assurèrent de leur dévouement et se disaient prêtes à recourir aux armes pour le venger.

Les pieve de la Tavagna, la Mezzana, Bocognano, Bastelica ect.. se révoltèrent contre les Anglais. Les partisans français relevèrent la tête et s’unirent aux insurgés pour donner du fil à retordre aux Anglais. En sous main Paoli encourageait ces résistances qui le servaient si bien dans sa haine contre le vice-roi et ses acolytes.

Déjà commence à se manifester des symptômes de mécontentement parmi les personnalités haut placées dans l’administration anglaise. Elles se tiennent à l’écart du vice-roi et prononcèrent des paroles de blâme contre ses favoris. Les jours s’assombrissaient sous le coup des nouvelles alarmantes qui circulaient parmi le peuple. On brûle en effigie Pozzo di Borgo, auquel on attribue les disgrâces de Paoli ; sir Elliot craint pour sa vie ; il  a peur du stylet, de la vendetta et ne sort plus qu’entouré de gardes du corps.

Dans son affolement, il propose aux ministres la révocation des fonctionnaires faibles et de licencier le bataillon corse, coupable d’indiscipline et de cris séditieux.

Tandis qu’il écrivait ces étranges lettres, le colonel Moore et d’autres officiers anglais sont en route pour le Rostino ou Paoli les accueille avec la plus franche hospitalité. Les accusations d’Elliot dépassent toutes mesures. Pour lui Paoli n’est qu’un traître, recommandant à ses séides de garder leurs fusils chargés jusqu’au signal de l’insurrection générale.

 

Le bruit couru de la mort de Saliceti, député de la Convention nationale. Il avait, dit-on, suivi à l’échafaud son ami Robespierre, dans la journée du 9 thermidor. Natif de Rostino comme Paoli, il devait son devint son ennemi politique lorsque s’accentuèrent les sentiments séparatistes du général. Saliceti aimait la France et la République. Il se montra l’adversaire acharné de Paoli et des Anglais. Au-dessus des passions politiques planaient les souvenirs immortels des luttes nationales.

Les Paoli et les Saliceti avaient, jadis, marché la main dans la main contre les Français, envahisseurs du sol sacré de la Patrie. La mémoire de leur fraternité d’armes et leur parenté entre eux hantaient ces cœurs vaillants et fermes pour les faire battre à l’unisson sans les épreuves et les vicissitudes diverses des luttes. Saliceti avait préservé Paoli d’une arrestation honteuse que ses collègues Lacombe Saint-Michel et Delcher croyaient nécessaire à la sûreté de l’Etat.

Paoli versait des larmes amères à l’annonce de cette mort prématurée qui ravissait à la Corse un de ses plus illustres enfants. « Pauvre Corse, s’écriait-il, qui te protégera maintenant que Saliceti est mort ? ».

Heureusement la nouvelle était fausse et Saliceti put conjurer, l’année suivante, les périls de la conquête française, en empêchant la réaction jacobine de se livrer aux confiscations et aux proscriptions, sous les vains prétextes de civisme et de trahison envers les Français.

Dans son ignorance des mœurs insulaires, le vice-roi ne vit dans les douleurs de Paoli, que le témoignage de ses préférences pour la France.

Cependant Paoli, toujours grand et généreux, fit taire ses ressentiments et fit le sacrifice à son pays de ses projets d’ambition en adressant au peuple corse une proclamation pour lui rappeler l’obéissance aux lois, la fidélité au roi George et le respect de la Constitution. Les Corses, prêts à se soulever en masse, rentrèrent dans le devoir et continuèrent de supporter le joug anglais.

C’était le chant du cygne. Désormais cette voix allait s’éteindre sur les bords de la Tamise. La Corse ne reverra plus son meilleur citoyen. En s’éloignant de son île chérie, il gémit sur le sort de celle ci et prédit pour elle des malheurs sans nombres :

« Corsica non avraï piu bene »

Une lettre impérative du roi George l’invite à passer à Londres ou il jouira d’une pension annuelle de cinq mille livres sterling.

 Dans le cas où il se refuserait à cette invitation gracieuse, ordre est donné au vice-roi d’employer toutes les forces de terre et de mer contre lui.

Il se soumit et alla s’embarquer à Saint Florent, à bord d’un vaisseau anglais qui mit aussitôt à la voile pour Gibraltar.

 

Le roi, sir Frédéric North et leurs courtisans sont dans la joie. Désormais, pour eux, la Corse tranquille et paisible se livrera aux travaux de l’agriculture et à l’élevage des bestiaux.

Les illusions du vice-roi dépassent toute mesure. On s’amuse ou délibère gaiement sur les affaires de la Corse, de cette corse débarrassée du spectre noir qui fomentait la guerre civile.

A l’annonce du départ de Paoli, un grand silence se fit dans l’île. D’alto silenzio, alta vendetta e figlia.

Dans sa stupeur des faits accomplis, le peuple corse se recueillait et couvait sourdement le projet de se venger. Par un ciel serein, grandissait à l’horizon, un nuage qui recelait la tempête et la foudre. La quiétude du vice-roi ne durera pas longtemps.

Si l’on compatit à l’aveuglement de sir Elliot, étranger et anglais, on reste surpris de l’attitude de certains corse qui n’avaient reçu que des  faveurs de Paoli et qui, par des insinuations et des rapports malveillants avaient réussi à entraîner le vice-roi dans une voie déplorable. D’abord courtisans de Paoli, ils vivaient dans son intimité de chaque jour, de concert avec lui, ils avaient appelé les Anglais. Puis, par un revirement inexplicable, ils s’étaient retournés contre lui et réussirent auprès de sir Elliot et de ses ministres à déconsidérer ce grand patriote, sans prévoir que la domination anglaise reposait sur la tête de l’homme qui, seul, avait de l’action sur ses concitoyens. L’histoire impartiale, les jugera en dehors des passions locales et politiques.

 

Une légère opposition se manifesta au Parlement national. Panattieri fit, timidement, quelques observations au sujet du départ et de la disgrâce de Paoli. La pieve du Bozio refusa les impôts puis se soumis sans grande résistance à tout ce qu’on voulut.

C’étaient les signes précurseurs d’un ressentiment latent, d’un feu qui couvait sous les cendres pour devenir ensuite incendie et éclater en flammes terribles et dévorantes.

Au foyer familial, les succès de l’Armée d’Italie se racontaient chaque soir. Bonaparte, Cervoni et d’autres corses illustres se tenaient sur les côtes d’Italie, prêts à saisir le moment de délivrer la Corse. Saliceti, surtout, soulevait l’enthousiasme des corses pour avoir humilié Gênes et son sénat orgueilleux. Les Génois l’avaient surnommé à bon droit Sale et Acetu (sel et vinaigre). Chargé par la Convention d’organiser le gouvernement populaire à Gênes, comme ville française, il avait d’abord imposé aux autorités municipales le renversement de la colonne d’infamie, qui rappelait les supplices des corses, et les nobles génois, en grand costume, accompagnèrent pieusement jusqu’au champs du repos les restes des martyrs de l’indépendance corse.

Saliceti avait vu avec horreur la disgrâce de Paoli, son paysan, et sa haine pour les Anglais s’était accrue. Il brûlait du désir de débarquer sur la terre natale pour venger les injures en chassant les Anglais de cette île qu’ils avaient si mal gouvernée.

 

Le nouveau Parlement corse a voté, dans sa dernière séance, la suppression du jury en matière criminelle. Les considérants sont à retenir. L’exposé des motifs est remarquable de force et de précision. Les préjugés alimentaient la vendetta et les parentés s’étendaient jusqu’au cinquième degré, et même au-delà, formaient un faisceau inaccessible à toute tentative de réconciliation. Le même esprit de vendetta réunissait tous les parents et les clients dans une idée de subordination des témoins, de manière à rendre possible l’acquittement du meurtrier malgré l’évidence de sa culpabilité. Les jurés circonvenus par les parents et amis des deux partis, ne savaient à quoi se résoudre et rendaient souvent des verdicts sous l’influence de la peur ou des représailles.

Les parents du mort, irrités de ces verdicts, indulgents ou injustes, se réservaient le droit de se faire justice eux-mêmes.

Ainsi fleurissait la vendetta maudite, toujours renaissante par ces acquittements.

La médiocre étendue de l’île permettait à la généralité des gens de se connaître, la parenté aidant, les jurés avaient les bras liés pour juger leurs compatriotes, sous le coup des récriminations ou des prières qui les poursuivaient partout.

Le Parlement corse vota la suppression du Jury sans la moindre opposition.

 

A la fin d’avril 1796, une insurrection éclate à Bocognano. Les habitants de ce village protestent contre l’envoi d’une compagnie pour un tenir garnison et cernent, dans leur caserne, les soldats dépourvus de vivres et de munitions. La garnison, sans secours, se rendit aux insurgés. Une capitulation verbale eut lieu et la troupe fut autorisée à se transporter à Ajaccio, avec armes et bagages. Quelques habitants firent feu et tuèrent le capitaine Casabianca et son neveu. Ils désarmèrent ensuite le détachement qui rentra à Ajaccio complètement dépouillé de tout.

Ces meurtres contre la foi jurée avaient pour cause la vendetta. Sous le gouvernement français, le capitaine Casabianca avait fait fusiller deux ou trois habitants de Bocognano. Les parents se souvinrent de cet acte brutal et tuèrent de sang froid ces officiers.

A cette nouvelle, le vice-roi ordonne au général Trigge de partir en force pour Bocognano. Le général refuse d’obéir. Il ne peut engager les troupes anglaises sous son commandement, sans avis préalable du Ministre de la Guerre. Le vice-roi le supplie de garder le secret et se prépare lui-même à marcher sur Bocognano à la tête des milices indigènes. Il entre sans coup férir dans le village abandonné et désert. Les habitants s’étaient réfugiés dans les bois et les hautes vallées.

Un messager arrive en courrant. Son visage est baigné de sueur. Mal couvert par une socquaille d’ermite, il avait pu traverser les lignes des insurgés qui baisèrent pieusement l’image de Saint Michel qu’il avait dans une boite suspendue à son épaule. Derrière la figure du saint  était un papier. Sir Elliot le lut et devint pâle. Il perdit son assurance et au lieu de l’adresse menaçante toute prête, il fit afficher une humble remontrance qui finissait par concéder aux habitants de Bocognano le pardon et l’amnistie des délits actuels et passés. Cette grave nouvelle lui apprenait qu’un rassemblement tumultueux grossissait à Bistuglio, à quelques milles de Corte, sur la route de Bastia.

Il partit le même jour de Bocognano, à huit heures du soir, et fut assez heureux de traverser le plateau de Vizzavona au milieu de la nuit, salué par quelques coups de fusil, isolés, que lui tirèrent quelques hommes.

Les insurgés le manquèrent de quelques heures au défilé de la Foce, ou il aurait péri avec les siens sans la promptitude d’une marche rapide, exécutée dans la nuit.

Arrivé à Corte, le vice-roi se trouva dans une situation embarrassée. La route d’Ajaccio était occupée par les insurgés de la Mezzana et de Bocognano. Celle de Bastia était barrée par plus de dix mille montagnards qui l’attendaient, l’escopette à la main, sous la direction de chefs vaillants et populaires, le capitaine Gambini, de Corte, Cervoni, de Soveria et Santini d’Omessa.

Il avait perdu sa faconde superbe. Il se fit petit et conciliant, trouvant toutes les propositions des insurgés justes et acceptables.

L’or anglais joue un grand rôle dans les négociations.

Le camp de Bistuglio fut licencié, après avoir obtenu le renvoi de Pozzo di Borgo, Président du Conseil d’Etat. Déguisé en marchand, Pozzo di Borgo voyagea toute la nuit pour se soustraire à la fureur populaire et le vaisseau qui le déposa sur le sol italien fut le dernier point d’où il peut contempler la Corse, sa patrie.

Déjà Saliceti envoyait des émissaires en Corse, fomenter la révolte. Les victoires de Bonaparte avaient exalté le parti militaire. La Cour de Londres, pour conjurer le danger, allait se résoudre à recourir à Paoli. Elle voulait, mais trop tard, le ramener en Corse avec l’autorité d’un dictateur. C’était fini, la domination anglaise dans l’île avait vécu.

 

Le vice-roi s’était retiré à Bastia, port de mer. L’intérieur de l’île ne lui convenait plus depuis que les insurgés avaient menacé de lui couper les routes qui, de Corte, mènent à la mer. Bastia le rassurait davantage. Là, on pouvait compter sur la flotte anglaise et il se sentait rassuré par le voisinage des vaisseaux.

Aussi, il se hâta de révoquer les concessions faites à Bistuglio. Nous autres prisonniers de guerre à Corte, nous dûmes aux inquiétudes du vice-roi, la liberté de revoir la France après une longue captivité. Il craignit, à la suite de rapports mensongers, que nous fissions cause commune avec les insurgés et traita de notre échange avec les autorités de Toulon.

Les tentatives ne manquaient pas. Nous étions travaillés par des émissaires qui nous engageaient à fuir, durant la nuit, nous promettant aide et protection. Peut être si nous étions prisonniers dans les casemates, nous aurions prêté l’oreille à ces propositions.

Libres, sur parole, nous officiers, considérâmes toute tentative d’évasion comme sacrilège et contraire à l’honneur.

Le Capitaine du Ça Ira écrivit, le 19 août, une lettre au vice-roi en le priant de lui accorder le permis d’aller en Italie, aux bains de Lucques, à cause de ses blessures. Il lui répondit qu’il regrettait de ne pouvoir accéder à sa demande car les négociations pour notre échange étaient en bonne voie et sur le point d’aboutir.

Il le comblait d’éloges et de compliments gracieux en lui disant qu’il aurait été bien aise de le recevoir bientôt à Bastia lui et les autres lui et les autres héros des 13 et 14 mars( 23 et 24 ventôse).

L’échange arrivée, M.Coudet partit de Corte trois jours avant nous et alla se loger à l’auberge de Toursi. Le vice-roi lui envoya son aide de camp pour le prier de se rendre au Palais. Après l’avoir embrassé cordialement, il le pria d’accepter l’hospitalité et lui donna un appartement réservé où il fut traité avec toutes sortes de distinctions. M.Coudet tenait beaucoup à son sabre d’abordage qu’il avait remis à l’amiral, après la lutte glorieuse contre les vaisseaux anglais. On fit de vaines recherches dans les magasins de l’Etat. Alors le vice-roi, avec des paroles aimables, lui remit un demi-espadon à la poignée d’ivoire blanc. Les quatre colonnes sous garde et jusqu’à la garniture du fourreau étaient en or massif. Il le pria d’agréer celui-là à la place du sien : « Je sais, dit-il, que cette arme se retournera contre ma patrie, mais je m’estime heureux de la mettre entre les mains du brave capitaine du Ça Ira qui est si digne de la porter ».

Le 16 brumaire an IV (6 novembre 1795) nous nous embarquâmes à Saint Florent à bord de la frégate L’Utile  et nous arrivâmes à Toulon le 18, ou nous restâmes en quarantaine jusqu’au 27. Le 30 du même mois je rejoignis à Nice mon corps d’armée.

Le 20 mars, nous reçûmes l’ordre de nous rendre à Savone ou nous fûmes versés dans la première brigade légère.

Le 7 avril, elle fit bonne contenance dans la redoute de Sainte Marie de Savone. Attaqués par le général autrichien, de Beaulieu, après dix huit heures de combat, nous fûmes débloqués. Le 11 avril nous nous trouvâmes à Montenotte ; le 15 nous prîmes part à l’affaire de Dego ; nous étions le 21 à Mondovi etc.

Le 6 août 1796, après la destruction du général Wurmser, à Castiglione, celui-ci, avec quatre mille hommes, débris d’une armée de quarante milles combattants, s’étant jeté dans Mantoue, le général en chef Bonaparte, avec sa rapidité ordinaire, se rendit maître de Livourne.

Là, il fit appel à tous les Corses, réfugiés, pour se tenir prêts à s’embarquer et à donner la main aux insurgés qui luttaient sans secours, contre les Anglais. Le vice-roi s’était flatté d’avoir la tranquillité après le départ de Paoli et il avait vu ses prévisions optimistes s’évanouir sous le coup des insurrections qui éclatèrent successivement sur divers points de la Corse.

 

A Livourne je pus avoir des renseignements plus précis sur la révolte de Bocognano. Des officiers de ce pays, qui firent partie du corps d’insurgés, m’entretinrent longuement sur cette révolte qui avait failli se terminer par la reddition du vice-roi et de ses quatorze mille hommes de milice.

Les insurgés, maîtres de tous les passages de la Foce, avaient tenu longtemps en échec les troupes du vice-roi, cantonnées à Vivario. Ils m’apprirent que M.M.Colonna Cesari de Porto Vecchio, Hugues Peretti de Lévie, et Colonna Ceccaldi de Vescovato, majors, tous de l’armée du vice-roi, entretenaient avec eux des relations secrètes et leur envoyaient en cachette des caisses de cartouches. L’or anglais, comme à Bistuglio,  de forcer les passages et les forêts jusqu’à la tour de Vizzavona. Des sicaires, restés inconnus, assassinèrent Zampaglino père, chef des insurgés de Bocognano. Comme Sampiero, il reçut le coup qui le tua, par derrière, au coin d’un bois. Ils accusaient le père Ma.. comme auteur de cette trahison.

Je crois que leurs doutes sur Ma.. n’étaient guère fondés car ayant connu, plus tard, le père et le fils Ma… je pus constater qu’ils vivaient du produit de leur travail et que leur conduite ne prêta jamais le flanc à la critique.

La mort de Zampaglino découragea ceux qu’ils appelaient les Patriotes, et le vice-roi réussit à s’emparer de Bocognano avec l’intention d’incendier le pays, désert par la fuite des ses habitants.

Mais en entrant dans le village, comme on le sait, le vice-roi reçut avis du rassemblement de Bistuglio et il fit publier aussitôt, au son des trompettes, un pardon général.

Il se rendit à Corte et promit aux insurgés, par un traité signé des partis, la diminution de deux liards sur chaque livre de sel, avec la remise des amendes et des contributions de guerre, ainsi que le renvoi de Pozzo di Borgo.

Dès son arrivée à Bastia, où il se croyait en lieu sûr, le vice-roi, comme on l’a vu plus haut révoqua, par un manifeste, les conditions humiliantes pour lui, du traité de Bistuglio.

Le temps n’était plus aux messages et aux négociations. Les troubles grandissaient dans l’île, nouvelle tour de Babel ou les esprits, confondus, marchaient au hasard des circonstances et de la volonté des chefs de parti.

La masse du peuple, insulaire, indécise, se tourna du côté de la France ou brillait alors, dans les armées, une pléiade d’officiers supérieurs, justement renommés.

A Livourne, le général Gentili se tint prêt à donner la main aux insurgés. Sir Elliot, maître de la mer, flairant le danger qu’il courait, ne se faisant aucune illusion sur les sentiments de haine des corses à son égard, se rendant un compte exact des fautes qu’il avait commises et qui étaient de nature à ne plus relever le prestige anglais dans l’île méditerranéenne, évacua Bastia et Saint Florent en laissant le régiment émigré de Dillon, à la merci des Corses et des troupes françaises. Il quitta la Corse sans aucun souci de stipuler des conditions d’amnistie pour les malheureux compromis à cause de leurs idées séparatistes. Dans leur froid égoïsme, les Anglais mirent à la voile, ne laissant aucun des leurs en Corse et s’éloignèrent de l’île avec la même indifférence que leurs navigateurs mettent à traverser les îles sauvages de l’Océanie.

 

Sir Gilbert Elliot fut un homme de haute valeur, affable, prévenant, mais orgueilleux. Son gouvernement s’est signalé par d’importantes réformes.

Il demanda aux ministres la création, en Corse, d’arsenaux maritimes et militaires. Saint Florent, Calvi, Ajaccio, Porto Vecchio allaient devenir les stations ordinaires de la flotte anglaise dans la méditerranée. Des bassins de radoub devaient être créés à Bastia. Il eut l’idée, depuis abandonnée de pénétrer dans la Vallée du Fango et d’y former un port intérieur, à l’abri des vents. Corte serait devenue la capitale civile et militaire de l’île à cause de sa situation centrale.

La mémoire d’Elliot restera chère  à la Corse, en ce sens qu’il voulait assainir les plaines et conserver les forêts. La fortune et l’hypocrisie des corses qui l’entouraient trahirent sa destinée et le forcèrent à quitter précipitamment un pays, sans avoir pu réaliser un seul de ses projets.

Le 26 octobre 1796, sir Gilbert Elliot, à bord de la Vittory, fit ses adieux  à la Corse. Il là voit disparaître lentement à l’horizon et, les larmes aux yeux, il court s’enfermer dans sa cabine. Il perdait une vice-royauté, et avec elle, la perle de la méditerranée. L’Angleterre tournait à regret le dos à la Corse, objet des ses convoitises, qui lui échappait des mains après avoir méconnu Paoli, le grand patriote.

 

 

Chapitre Vingt-deux - L’affaire d’Arcamont

 

Je me trouvais à Livourne, à la tête de ma compagnie, lorsque le général Gentili donna l’ordre d’embarquement aux troupes campées sur le rivage de la mer. Nous arrivâmes à Bastia le 11 brumaire an V (1er novembre 1797) avec un bon vent. Nous y fûmes reçus avec de réelles démonstrations de joie. Sir Elliot avait procédé à l’évacuation rapide du personnel anglais sans se soucier des corses compromis et, par le fait, le parti anglais était abandonné à discrétion sans qu’aucune clause fût intervenue en leur faveur. Les Corses furent laissés libres de se soumettre au régime nouveau. Il y eut, comme d’habitude des vendettas. Celle là ne meurt jamais. Elle survit aux partis politiques et les troubles deviennent une occasion propice pour refroidir un ennemi au coin d’un bois.

J’ai parlé quelque part, dans mes mémoires, du capitaine d’Arcamont, laissé dans le fort d’Ajaccio, avec le dépôt du régiment Limousin. Il vint nous rejoindre dans le courant d’octobre 1797. Le représentant Lecourbe Saint-Michel l’interpella avec violence au club, l’accusant d’avoir pactisé avec les Anglais. Malgré ses protestations, le représentant sortit en le menaçant de le traduire en conseil de guerre à l’arrivée de ses collègues de France, et, pour le punir, il le consigna avec son détachement à la Basse ville ou la malaria occasionne beaucoup de fièvres. Une dénonciation anonyme l’avait signalé comme un habitué du café où se réunissaient ceux qui conspiraient contre la France et son gouvernement. Le fait était vrai ! mais les assiduités du capitaine étaient étrangères à la politique. Il aimait follement la jolie cafetière qui était propriétaire de cet établissement.

Les menaces de Lecourbe Saint-Michel furent ajournées à la fin du siège de Calvi, où d’Arcamont fut mis plusieurs fois à l’ordre du jour par des actions d’éclat et des sorties heureuses contre les Anglais. Après la capitulation, se rappelant les paroles du représentant, il refusa de s’embarquer avec nous pour Toulon et retourna à Ajaccio auprès de sa dulcinée. Sa situation, comme militaire, le mettait à l’abri de toute poursuite comme déserteur. Jusqu’à nouvel ordre, le général Casabianca l’avait dispensé de tout service actif pour guérir de ses blessures. Il vécut à Ajaccio, retiré et tranquille, en famille et refusa toujours les offres des Anglais qui voulaient lui donner un commandement.

Durant le siège de Calvi, d’Arcamont fut chargé de la garde du fort Mozello. Sur les six heures du soir, il fut relevé de la garde du fort par le capitaine Fréjus, des grenadiers des Bouches du Rhône. Les Anglais s’avancèrent en silence pour donner l’assaut à la pointe du jour. Les « vaillants » marseillais qui avaient passé toute la nuit en orgies, ne se donnèrent pas la peine de tirer un coup de fusil et s’enfuirent en sautant par les remparts. Fréjus si hardi et si vigilant, laissa ses hommes fuir à la débandade sans commandement, et rejoignit seul, la partie de ville en notre pouvoir.

Le général Casabianca et Barthélemy Arena représentant du peuple allèrent à sa rencontre.

« Qu’avez vous fait de votre compagnie, demanda Arena ? »

« Elle est massacrée »

« Je vois des hommes arriver clopin-clopant »

« Oh, ce sont les survivants ».

« C’est bien capitaine Fréjus ».

Le général et lui firent visiter les blessés et on constata sur les jambes de ceux ci des déchirures produites par l’aspérité des pierres du rempart, par où ils avaient pris la fuite.

Arena, furieux se rapprocha de Fréjus.

« Capitaines, les prétendues blessures de vos hommes ne sont que des –scranfii-(écorchures) de pierres. Vous aurez à rendre compte de votre conduite indigne. Gendarmes, emparez-vous de cet homme et conduisez le à la prison, à bord du Melpomène »

En attendant, les Anglais, maîtres du fort, tiraient sur nous à la mitraille.

Après la capitulation de Calvi, M.Gost, capitaine au régiment de Bresse, commandant la place de Calvi, vint trouver le général Casabianca :

« Mon général, je crois qu’il serait convenable d’écrire une lettre à Fréjus pour lui laisser le choix ou de venir avec nous en France ou de rester en Corse ». Cette lettre l’encouragerait à nous suivre à Toulon, où il recevrait le châtiment du à sa lâcheté. Le général Casabianca, ne se doutant pas du piège, appela son aide de camps, M. le capitaine Gonnor, lui fit écrire une lettre qu’il signa. Le commandant sort muni de la lettre, quitte le général à dix heures du soir et se rend à bord de la Melpomène.

« Mon ami, dit-il en remettant la lettre à Fréjus, te voilà sauvé ».

Rentré avec nous à Toulon, Fréjus simula une maladie et se fit traiter à l’Hôpital de la Marine, en attendant sa comparution devant le conseil de guerre. Dans ses interrogatoires il affecta une grande douleur de se voir dans l’obligation d’accuser un ami, un camarade tel que l’ était le capitaine d’Arcamont. Il était désolé d’avoir  à dire certaines choses qui entachaient l’honneur de cet officier. La vérité le forçait à dire que d’Arcamont lui avait remis la garde du fort Mozello après avoir encloué les huit pièces de canon qui y  étaient et, partant, rendu la défense impossible. Les témoignages de ses marseillais furent unanimes à accuser d’Arcamont et trahison et de félonie.

Les clubs, en mêlant leurs cris sinistres aux clameurs des ces lâches soldats firent que d’Arcamont fut condamné à mort par contumace, au lieu et place de Fréjus qui fut remis en liberté aux acclamations de la populace et, bientôt plaçé à la tête de ses dignes grenadiers. Le conseil de Guerre fut présidé par M. Sinety, chef de bataillon.

 

D’Arcamont vivait en paix à Ajaccio, où ne pouvait venir l’inquiéter la justice française. La Corse se trouvait alors au pouvoir des Anglais. Après l’évacuation, quarante jours après notre prise de possession, un ordre du jour du général Gentili au commandant d’Ajaccio, provoqua l’arrestation immédiate de d’Arcamont qui fut dirigé sous bonne escorte, à Bastia. J’allai à la prison pour le consoler et lui donner l’espoir (que je n’avais pas) d’une révision du jugement qui le condamnait à mort pour crime de haute trahison. Je le trouvais désespéré. Il avait les chaînes aux pieds et un bras attaché à un anneau de fer. Il me dit « Mourir est peu de chose, lorsqu’on tombe sur un champ de bataille ; mais mourir flétri est un supplice sans nom. Je suis innocent, hélas, j’ai trop vécu ».

Au sortir de prison, je courus chez M.Costa, commissaire général de l’Administration du Liamone.

Comme moi, il avait été le témoin de la conduite honorable de d’Arcamont durant le siège de Calvi. Son corps portait les traces de blessures reçues au service de la France. M.Costa apprit avec émotion que ce malheureux capitaine allait périr déshonoré par la fusillade.

De concert avec moi, il établit un certificat des plus élogieux en faveur de cet infortuné. Je le fis signer également par Antonio d’Evisa, Costa de Bastelica, et les trois frères Subrini. Nous ajoutions que si le général Gentili ne voulait pas s’en rapporter à notre témoignage,  nous implorions, par pitié, un sursis afin de prendre le témoignage des généraux Abbatucci, qui était à Toulon et Casabianca qui était à Nice, témoins oculaires de la belle conduite du malheureux capitaine au siège de Calvi ; j’écrivis aussi à mon ami Delosme alors aide de camp du général Casalta. D’Arcamont fut tiré de la prison les menottes aux mains. Il trouva sur son chemin sa maîtresse et ses enfants qu’il embrassa en versant des larmes. A son arrivée à Bastia, il fut traîné au cachot des condamnés à mort et il attendait la mort lorsque deux heures après, il fut mis en liberté. A son retour à Ajaccio, il vint me trouver et se jetant à mon cou, les larmes aux yeux, il m’appelait son sauveur. D’Arcamont se retira quelques temps après, chez lui, à Toulouse.

 

Chapitre Vingt-trois - L’évasion du Tignosu de la Citadelle d’Ajaccio

(ou la justice corrompue)

 

Je me trouvais très heureux à Ajaccio. Les deux partis de la ville me témoignaient de l’amitié.

Un jour le département, sur de simples soupçons, fit arrêter vingt sept personnes des plus considérée de la ville, sous le prétexte qu’ils avaient excité la population à la sédition.

Toutes les cloches de la ville furent aussitôt mises en branle et le tocsin retentit comme aux mauvais jours. Nous eûmes raison de cette émeute par une démonstration militaire.

Le gouverneur vit dans ce mouvement, les traces d’une conspiration contre les Français.

MM Jean Baptiste et André Bacciochi, Don Grazio Rossi, ancien maréchal de Camp, Jean Stephanopoli, Paolino Ferri, Colonna-Bozzi etc.. furent traînés à la citadelle, les menottes aux mains, et enfermés dans le donjon. J’allais les voir plusieurs fois par jour et j’intervenais auprès du général pour adoucir, en leur faveur le régime rigoureux de la prison.

J’obtins à force d’insister, qu’on plaçât les prisonniers dans des salles aérées avec la faculté de se promener, deux fois par jour, sur la terrasse. Par inclination naturelle, je m’intéressais aux prisonniers, dont la plupart m’étaient connus.

En secret mon commandant approuvait mes démarches. Parmi les personnes arrêtées, plusieurs étaient ses parents.

 

Nous avions le malheur d’avoir les tribunaux infestés de prêtres et de moines en défroque. La plupart de ces braves gens ne connaissaient que leur intérêt personnel ou celui de la faction qui avait l’honneur de les compter parmi ses élus.

Je ne sais quel jour de floréal an VII, nous avions reçu, à la citadelle, un prisonnier de marque, célèbre par ses exploits sur les grands chemins de Toulon. Il avait pillé, volé, assassiné. Il se nommait Antoine Rossi avec l’addition du surnom assez laid de Tignosu.

Il était venu à Ajaccio pour vivre heureux du produit de ses vols, lorsqu’il fut reconnu par quelques marins de la flotte qu’il avait dépouillés de leur solde, dans les environs de Toulon. Dénoncé à la police, il fut arrêté, ligoté dans un endroit désert, d’où on le conduisit sous bonne escorte, à la citadelle.

Un jour de grand dîner chez le général Lafon, où j’avais l’honneur d’assister, avec vingt deux officiers, le concierge des prisons se présente et me demande pour affaire urgente. Je me levai de mauvaise humeur. Il me remit un papier et s’en alla sans mot dire. Je le lus, c’était le billet de sortie du Tignosu. Je le fis passer au commandant Bacciochi que le communiqua aux deux généraux. M.Vaubois, inspecteur général des armées, avait à la table la place d’honneur. Il connaissait, par la renommée le Tignosu et il donna l’ordre, aussitôt, de considérer le billet de sortie comme non avenu, malgré le cachet du tribunal et la signature de N…. chef du jury. J’accourus au fort. Le prisonnier avait été remis en liberté et il fut introuvable pour tous.

Le lendemain soir, j’accompagnais à la promenade le commandant Bacciochi et son épouse née Bonaparte. Arrivés à la Chapelle des Grecs, nous fîmes la rencontre de N et du greffier du tribunal.

« Bravo, monsieur N…, dit aussitôt le commandant Bacciochi, à peine nommé directeur du Jury, vous avez donné la liberté au plus vilain coquin que nous eussions dans la prison. »

N…. un ancien prêtre du Niolo, resta abasourdi et balbutia quelques paroles d’excuses en se retirant précipitamment. Il courut à la prison pour prendre le billet et le soir même il fit incarcérer le père du Tignosu. Deux jour après, je rencontrai le juge Poggi en compagnie de N…

« Vous avez fait là une belle affaire qui aurait pu vous compromettre ».

« Le concierge a manqué à son devoir en mettant le Tignosu en liberté ; le billet de sortie était faux ».

« Non, il était en règle ».

« Voyez, c’est bien celui-là, il porte les traces d’un faux ».

« C’est vous qui l’avez surchargé, car la signature et le cachet ne sont plus les mêmes ».

« Oui, j’ai passé dessus le cachet de la municipalité pour voir s’ils étaient conformes ».

« Et votre signature ? »

« Le secrétaire du Tribunal F… l’a contrefaite et je n’ai rien signé. »

« Et bien envoyez à la citadelle le père du Tignosu et je vous promets de tirer cette affaire au clair ».

Il le promit et nous nous séparâmes en bons termes.

 

Le soir même, j’allai trouver à la citadelle Venturini, Suzzarini de la Penta di Casinca, ennemis des frères Viterbi. Dans la même geôle se trouvaient deux tavigninchi des plus rusés.

Je leur avais rendu quelques petits services et je les priai de faire causer le nouveau prisonnier qu’ils verraient le lendemain matin.

N…. malgré ses promesses, gardait le prisonnier aux jésuites. J’allai le trouver dans l’après midi :

« Et bien, M.N…et votre promesse ? »

« On m’a conseillé de n’en rien faire ».

« Tant psi pour vous. Je vous offrais un moyen honnête d’éloigner de vous toute suspicion. Vous n’en voulez pas et je tiens à vous dire que cette tâche d’infamie pèsera sur votre existence ».

« Avete raggione (vous avez raison ) je vous enverrai le prisonnier ».

Le soir le père du Tignosu s’étendit sur le lit de camp à côté de ses codétenus.

Venturini lui dit :

« Voilà comment agissent les juges. Après avoir soutiré votre argent, ils vous mettent en prison à la place de votre fils ».

« Comment avez vous appris que j’ai donné de l’argent ? »

« Par votre fils lui-même qui me l’a raconté ».

Alors, le père sans défiance, exposa en détail toute l’affaire du billet de sortie. Venturini et les autres conseillèrent de tout avouer devant moi pour éviter une condamnation ;  « il valait mieux compromettre un juge corrompu que d’aller aux galères ».

A matin il me fit demander et répéta devant moi toute l’histoire. Sa femme et lui avaient remis à P… prêtre de Ciamanacce, alors directeur du jury, douze couverts d’argent, douze cuillers à café, une montre à répétition, garnie de diamants et une clarinette pour son neveu qui apprenait la musique. (leur fils avait bien opéré sur la route de Toulon). P… logeait avec N… La veille de son remplacement de directeur du jury par ce dernier, il fit le billet de sortie, apposa le cachet et contrefit la signature. Puis, moyennant les cadeaux promis, il remit ce billet de sortie aux parents du Tignosu avec ordre de ne le présenter que le surlendemain à trois heures de relevée. Dès qu’il fit jour il remis sa part à N…et se dirigea vers Ciamanacce.

 

Sitôt que je fus mis au courant de la prévarication, je vis le commandant Bacciochi, auquel que racontai, tout au long les aveux du prisonnier. Charmé de la promptitude que j’avais mise à dénouer cette affaire, il m’accompagna chez le général Lafon. Je dus répéter en détail toute l’histoire. Monsieur François Levie, le greffier Lacroix furent mandés à l’hôtel de la Division. Après des explications de part et d’autre, le magistrat et le greffier se rendirent à la prison prendre la déposition du prisonnier.

L’affaire prit une tournure sérieuse tant qu’elle ne tomba pas dans les mains des magistrats. La comparution en cour d’assises fut écartée et le non-lieu, jugé suffisant pour clore cette série d’intrigues et de lâchetés. Au lieu d’être puni, dans l’assemblée de l’année, P… fut nommé accusateur public. Il paraît qu’il exerça ses fonctions convenablement et à ma connaissance, il ne commit, dans la suite aucune friponnerie. La leçon lui avait profité.

 

Chapitre Vingt-quatre - En poste à Bocognano

(ou la méthode du commandant Siméon)

 

M. le Commandant Bacciochi reçut l’ordre d’aller commander le fort Jean à Marseille. Il partit avec madame le 12 vendémiaire an VII (4 octobre 1798). Il voulait m’emmener avec lui. Je refusais poliment. Plus tard, lorsqu’il fut nommé Adjudant général, il m’offrit une place d’adjoint attaché à sa personne. Je lui écrivis pour lui exprimer mes regrets et ma reconnaissance en le priant de considérer mon refus comme une nécessité de ma carrière. J’avais alors trois enfants et j’étais chef de bataillon, au traitement de trois mille francs par an.

 

Le 6 brumaire an VII ou 28 octobre 1798, M. le général Ambert, commandant en chef, arriva à Ajaccio, accompagné des directeurs du Génie et de l’Artillerie, de l’ordonnateur Boërio et du vicaire général Arrighi, mon parent.

Le lendemain le général me nomma commandant du district de Bocognano. Ma femme, à cette nouvelle jeta des hauts cris et se prit à pleurer.

A notre passage à Bocognano, en voyant ces cabanes clairsemées, d’où sortaient des paysans à la mine farouche, mousquet sur l’épaule et la carchera à la ceinture, elle s’était serrée contre moi, toute tremblante. Le passage rude et sévère des alentours l’avait saisie d’effroi. Le souvenir récent des Casabianca, oncle et neveu, mis à mort contre la foi jurée, hantait son esprit. Je lui promis, pour la calmer, d’aller chez le général dans le but d’avoir une autre destination. J’arrivai à la division en même temps que le colonel Ramond.

Dès qu’il m’aperçut, le général dit en riant :

« Eh bien, Siméon, êtes vous content ? »

« Oui, mon général ».

« Permettez-moi, mon général, de vous soumettre quelques observations ».

« Parlez »

« Le déplacement de Siméon me fait de la peine. Il m’est trop utile à Ajaccio pour le service de la place. Il a de l’activité, de l’ordre et surtout du sang froid. »

« Vous avez raison, colonel, mais c’est précisément à cause de ces qualités que je l’envoie à Bocognano où la population est difficile à mener ».

Ainsi les éloges de mon colonel ne servirent qu’à rendre mon départ inévitable.

Je pris alors la parole.

« Mon général, le service est rude et périlleux à Bocognano, à moins que vous ne vouliez m’accorder une faveur qui aura pour effet d’atténuer le danger ».

« Parlez commandant ».

« Mon général, donnez moi carte blanche au sujet des trente six contumaces qui gardent la campagne ».

« Que prétendez vous faire ? »

« Je veux les convaincre par de bonnes paroles. Je les engagerai à se tenir tranquilles et leur accorderai l’amnistie pour les délits passés de l’insurrection. A la place de contumaces redoutables, nous aurons de bons pères de famille qui laboureront la terre et garderont les troupeaux ».

« Commandant, je ne le puis encore ; cela dépasse mes pouvoirs. Pour le moment, rendez-vous à votre poste, faites une enquête minutieuse et adressez-moi un rapport nominatif avec vos observations en regard. Je soumettrai votre rapport à l’administration du département avec avis favorable ».

Après ces bonnes paroles je pris congé de lui et le lendemain j’étais à Bocognano.

 

Je commençai mon enquête sans fracas. Je me contentai d’interroger les chefs des deux partis en ami qui leur veut du bien. Chaque soir je résumais mes impressions par écrit. Il était difficile d’établir la vérité au milieu des passions qui bouillonnaient au fond des cœurs. Froid et sincère, voyant pour la première fois ces hommes dont la fouge obscurcissait la raison, j’étais porté à penser qu’au fond ces caractères emportés et violents seraient calmés sous l’impression d’un langage ferme et loyal.

Les Corses sont affamés de justice. Ils entrent en fureur dès qu’on lèse leurs droits et deviennent doux comme des moutons, si on les raisonne sagement en ne montrant ni crainte ni partialité.

J’adressai mon rapport au département. Le général en chef, après avoir pris connaissance, donna un avis favorable.

La réponse tarda à venir. Un refus, à peine déguisé sous le couvert de paroles ennuyeuses, finissait par l’aveu que mon rapport avait disparu de la chancellerie.

        Le Général irrité par ces atermoiements, m’ordonna d’adresser un nouveau rapport conforme au premier et, dans sa lettre d’envoi, il prévint les membres du département qu’au cas ou ils refuseraient l’amnistie pour les contumaces, il userait de son pouvoir discrétionnaire pour leur faire grâce lui-même, après avoir rendu compte au Directoire de leur manque d’égards pour l’administration militaire.

        Alors les membres du Département, remplis de zèle, se hâtèrent de délibérer. A contre cœur, ils autorisèrent trente parmi les contumaces à rentrer dans leurs foyers mais ils maintinrent le décret de prescription contre Anton Ferri, Andrea Morelli, Ottavio Tavera, Colombani et Serpaggi sous prétexte qu’ils avaient émigré dans l’île de Sardaigne. On ajouta leur nom sur la liste des émigrés quoiqu’il fut de notoriété publique que les dits proscrits n’avaient jamais paru en Sardaigne. Cette décision fut prise dans le but d’exaspérer ces pauvres gens.

        Je les vis en secret, et je les rassurai sur les suites à donner aux projets haineux de la faction. Je fermai les yeux sur leurs allées et venues, faisant semblant de les poursuivre à outrance, mais en réalité, mes soldats, en course, visitaient les lieux que les proscrits, prévenus, avaient abandonnés. Je sauvais les apparences et la plupart des habitants croyaient que je m’occupais des présents en les traquant continuellement. Ceux ci se tenaient dans les environs, et toutes les nuits, ils rentraient chez eux au village.

 

A la fin de l’année, le général Ambert mit toute la Corse en état de siège. Il la divisa en arrondissements militaires. J’eus pour ma part le commandement des pieve de Celavo, San Piero et Cruzini. Le Celavo comptait cinq communes (Bocognano, Tavera, Ucciani, Vero et Carbuccia), San Piero (Bastelica, Eccica Suarella, Caüro, Ocana et Tolla), Le Cruzini (Rosazia, Salice, Azzana et Pastricciola) soit quatorze communes des plus remuantes du Liamone. Grâce aux mesures prises par moi, la plus grande tranquillité se maintint dans mon arrondissement, par des moyens qui se rapprochaient plutôt des missions apostoliques que des coups de force en usage chez les militaires.

A l’annonce de désordres ou de rixes éclatant dans une commune, je partais avec deux amis, sans armes, le bâton à la main. Jamais je ne faisais marcher un seul militaire avec moi ; les paysans me voyant arriver presque seul et complètement désarmé souriaient de bonne grâce et se réunissaient sur la place pour entendre la bonne parole, comme ils disaient. J’ai toujours remarqué que le paysan n’a jamais réservé bon accueil à un chef de troupe marchant avec ses soldats pour réprimer un désordre et qu’au contraire on réussit à capter sa confiance et sa sympathie lorsque le chef de troupe arrive dans le village en tenue de voyageur en affaire, sans apparat.

Lorsque j’avais à régler des rixes individuelles, j’écoutais avec patience les arguments des deux parties en cause.

A celui qui avait tort, je disais : « Vous reconnaissez vous-même que la colère vous a fait commettre un délit. Donnez la main à la partie offensée et venez avec moi à Bocognano, où vous ferez quelques jours de prison. Vous en sortirez avec la promesse d’être sage à l’avenir ».

Ce langage venant d’un homme qui avait en main les pouvoirs les plus étendus les frappait de surprise et ils consentaient à me suivre de leur plein gré. Au début, certains paysans faisaient la grimace quand je parlais de prison.

« Sgio commandante, je ferais les quelques jours de prison que je mérite pour le délit que j’ai commis mais, une fois dedans, l’oiseau a les ailes coupées ; il ne peut plus voler. Vous m’oublierez et mes ennemis reprendrons leurs accusations ».

« Non, tenez-vous tranquille, vous avez ma parole ».

Je prononçais cinq jours ou dix jours de prison, suivant la gravité des délits et les délinquants me suivaient docilement à Bocognano.

Bientôt il advint que mon renom d’homme juste et impartial s’étendit à toutes les communes.

Au foyer du soir, à la veillée, les bonnes femmes bénissaient mon nom et, dans les rosaires, j’étais sûr d’obtenir une patenôtre.

Je n’avais qu’à apparaître pour apaiser les querelles. Les hommes les plus dangereux se rendaient à discrétion, sans plus demander ce que je ferais d’eux à Bocognano, et me suivaient avec confiance.

Oui, je les aimais ces grands enfants, terribles avec l’injustice, mais soumis toutes les fois que l’on faisait appel à leurs sentiments d’honnête équité. Par les moyens que j’ai employés, j’ai rendu rares les meurtres et les assassinats qui, dans ce temps de désolation, remplissaient de terreur le reste de la Corse.

 

Nos opérations, relativement faciles quant aux particuliers, devenaient scabreuses et délicates si les partis s’en mêlaient, avec leurs revendications d’écharpes et de priorité dans les affaires communales. A mon arrivée dans un de ces villages en proie à ces luttes de partis, je ne trouvais personne sur les places.

Alors je commençais mes visites par la maison du chef du parti français. Il m’accueillait avec un certain embarras, et attendait en silence mes semonces. Les partisans arrivaient en foule.

Après quelques paroles échangées à voix basse, la conversation devenait bruyante et animée. Les « per la madone » et les « Sangue di Diu » émaillaient les sorties furibondes de tout ce monde là. Je laissais s’écouler le torrent furieux et mugissant, comme un homme assis sur les bords d’un cours d’eau, qui contemple en silence, les débordements des eaux. Après ces récriminations, je prenais la parole à mon tour.

« Mes amis, je suis heureux de ne voir autour de moi que des citoyens restés fidèles à la France. Si nous avons subi des jours d’épreuves, nous avons fini par avoir le dessus. Il y avait du danger, il y a quelque temps, à se dire ami de la France. Vous avez échappé à ce danger, vous avez triomphé et contre un parti vaincu et désarmé, il serait cruel de montrer de l’animosité. Soyez cléments et doux envers ceux qui furent vos adversaires ».

« Ils ne nous ont pas ménagés lorsqu’ils étaient au pouvoir. Nous leur appliquons la peine du talion », interrompait quelqu’un de la réunion.

« Ils nous ont mis le talon sur la gorge » disait l’autre en jurant.

« Eh bien, leur disais-je, montrez que vous êtes meilleurs qu’eux en oubliant le passé ». Insensiblement, la conversation prenait une tournure familière. Je causais avec eux des semailles, des troupeaux et des vignobles et, par ce dérivatif, je réussissais à les calmer et à faire prévaloir des idées d’apaisement.

Je les quittais pour visiter l’autre parti, déjà réuni chez son chef et je répétais mon discours avec des arguments différents. Ma passion pour le bien embrassait mon cœur des feux de la charité et de la fraternité. Je regrettais que ces hommes bons et sensibles perdissent de vue les réalités de la vie pour courir derrière les chimères d’une autonomie, déjà noyée dans le sang. Je leur disais : « Continuez la lutte sur le terrain du travail et soumettez-vous sans arrière pensée aux lois existantes ».

Ils me comprenaient et ils s’apaisaient.

La vendetta elle-même était exécrée et maudite par moi ; devant ces hommes durs et féroces, je proclamais hautement l’oubli des injures au nom du Dieu crucifié sur le Golgotha. La vendetta perpétuait la traînée de sang, au point de laisser les vieillards seuls au foyer pour pleurer sur ceux qui étaient victimes de ces haines sauvages. La loi doit être respectée sous peine d’amener la dissolution de la société civile. Elle doit sévir contre les criminels sans haine et sans crainte. Parfois jurés et magistrats l’appliquent faiblement, aux grés de leurs passions. J’ai constaté chez les Corses une perception nette et saine  des principes de la Loi et de la résignation dans le châtiment. L’injustice les frappe d’horreur et d’indignation. Alors, sombres et terribles, ils ont recours au mousquet.

La bonne parole que je leur apportais, moi, étranger à leur faction, à leur vendetta était écoutée avec attention et, jamais il ne m’est arrivé de quitter les villages sans les avoir pacifiés.

Les habitants de Bocognano disaient en me voyant de retour : « On doit avoir fait la paix dans tel village puisque notre missionnaire est de retour ».

 

Les quatorze villages placés sous mon commandement, restèrent dans la tranquillité alors que les désordres et la guerre civile mettaient la Corse en ébullition.

A Ucciani mes tournées apostoliques furent quelque peu contrariées par un homme à l’esprit remuant et hardi, M. Joseph Poggioli. Il disait à ses partisans :

« Mes amis, ne doutez de rien quoiqu’il advienne. Nous resterons toujours les plus forts sous tous les gouvernements. Avec les Français, nous avons l’appui de Létizia et de Nabulione ; si les Anglais reviennent dans l’île Carl’Andria(Pozzo di Borgo) est avec nous de cœur et d’âme. Ainsi qualcuque sia l’anebrosini bisogna che reste sempre sotte di noi ». Les paysans ainsi endoctrinés, se montraient pleins d’impertinence. Pari eux, l’abbé Silvani, commissaire du canton, ne poussait pas au calme. Ma droiture et mon sang froid eurent raison des sophismes de ces chefs de clan et les braves paysans surent toujours se ranger de mon côté.

 

Les habitants avaient en moi une telle confiance qu’ils vinrent en nombre me consulter dans le cours de la semaine qui précéda le premier germinal, jour de la convocation des assemblées primaires. Ils me dirent : tel et tel demandent notre suffrage pour être électeur. Nous vous demandons avis et nous voterons pour votre candidat.

« Je n’ai pas de candidat à vous recommander. Au lieu de paraître à la salle de vote, si vous m’en croyez, prenez votre pioche et allez travailler la terre. Cela vaudra mieux que d’être mal vu de la faction contraire ».

Beaucoup suivirent mes conseils et partirent de chez eux de bon matin. D’autres me firent des objections. Si nous nous abstenons, nous serons persécutés par les deux partis. En votant, nous serons au moins protégés par le chef qui aura notre suffrage.

« En ce cas, votez selon votre conscience »

Je savais que le gouvernement gardait la neutralité. Tous les fonctionnaires avaient reçu l’ordre de s’abstenir en laissant les électeurs faire leur choix en toute liberté.

 

Dans le cours de l’An VIII, l’expédition de Sardaigne fut décidée. Le général Cervoni fut nommé commandant en chef avec le général Bacciochi comme chef d’état major. Mon ancien commandant fut joyeux de me retrouver et sollicita, auprès du général Ambert, l’ordre de m’avoir avec lui. Je fus chargé d’organiser un bataillon provincial exclusivement composé de corses et en attendant notre départ, je fus attaché à l’état major, à Ajaccio.

« Ah ! Mon pauvre pays, que deviendras tu après le départ des gendarmes ? Les proscrits vont user de représailles, brûler nos maisons et couper nos châtaigniers. Et vous-même, mon commandant, vous restez désarmé en face de ces furieux, altérés de vengeance. Ils vous massacreront ».

« N’ayez nul souci de moi, lieutenant, pensez à remplir votre mission et partez vite ».

Il ignorait mes relations avec les proscrits. J’agissais seul et confiant en leur parole, je prenais l’entière responsabilité de mes actes.

 

Mon honneur d’officier supérieur et ma conscience de citoyen français n’étaient pas émus par mes relations secrètes avec les proscrits. L’ombre d’un doute ne venait pas ébranler mon assurance sur la voie à suivre à l’égard de ces corses divisés par les factions. Les partis sont loin de ressentir des convictions politiques en dehors de leurs chefs et seigneurs. Ils les suivent aveuglement où ils veulent les mener, sans souci des drapeaux ni des nationalités. Les chefs, eux même, n’ont d’autre préoccupation que la réussite contre un rival qui leur dispute la suprématie dans les affaires locales. Avec impartialité les Corses se gouvernent aisément. Justice égale pour tous, telle fut ma devise et la règle de ma modeste existence.

Je redoublais mes visites dans les villages pour les maintenir dans la paix. Je quittai souvent Bocognano, à la merci de dieu et les éclopés de la garnison avaient tout au plus la force de s’étendre au soleil, loin d’en imposer à ces montagnards qui, tant de fois, avaient mis en danger des régiments entiers. La force morale retenait au foyer ces populations farouches qui, pour la première fois, voyaient un chef militaire marcher sans escorte et leur parler amicalement. Un calme profond régnait dans les hameaux ou l’on se livrait paisiblement aux travaux des champs sans se douter que l’insurrection levait partout sa tête menaçante.

 

Mes compagnons ordinaires, dans mes tournées, étaient Mufraggi, Cimittera ou Andreoli. Tous les trois avaient l’aspect vénérable des patriarches, avec leur longue barbe blanche et leur maintien sévère et solennel. Notre arrivée était toujours saluée par des cris de joie.

« Eccu u buon commandante – Voici le bon commandant ».

Je leur démontrais l’inanité de certains soulèvements qui ne servent qu’à la ruine de ceux qui y prennent part. Je leur parlais de la vendetta comme d’un crime irrémédiable aux yeux de dieu. Par elle, les familles s’éteignaient misérablement, alors que le pardon était la plus sublime des réponses. La justice seule devait intervenir dans la répression des crimes et des délits. Ces discours ne soulevaient aucune objection et on s’écriait : « Avec vous, Scio commandante, nous renoncerions à la vendetta parce que vous nous aimez et que nous vous croyons juste ».

Parfois les deux partis en présence s’invectivaient mutuellement. Je laissais passer le courant en attendant que la lassitude eût mis un terme à leurs récriminations. Rien ne pouvait m’effaroucher et, souvent, la férocité de quelques regards se troublaient devant ma sérénité et le calme de ma parole tranquille. On finissait par se donner la main et tout s’arrangeait au moyen d’un procès verbal de réconciliation. J’insérais pour conclusion que « toutes les fois que quelqu’un se serait permis de médire de la paix et de calomnier ses adversaires, il aurait été mis en demeure de justifier ses assertions ».

Aussi, pour éviter les ennuis d’une confrontation devant moi, juge souverain, chacun retenait sa langue. On craignait mes décisions car on savait que je ne ménageais personne dans les questions de justice.

Alors que me livrais à mes occupations habituelles de gardien du bon ordre et de la paix, l’insurrection fermentait dans les pieve voisines, et faisait des victimes assez nombreuses. Dans l’arrondissement de Bocognano, sans forces militaires, je vivais en pleine sécurité. Pas un seul homme ne prît les armes contre les Français. J’étais chaque jour informé des mouvements insurrectionnels du Liamone et je mettais le général Ambert au courant de la situation par des rapports quotidiens. Mes messagers ne furent jamais inquiétés dans leurs courses à travers les montagnes et les maquis.

 

Le nommé M… de Bastelica, un des quatre vingt quatorze débarqués de Livourne, se rendit dans son pays pour le mettre en insurrection. Sa parole resta sans écho, même auprès de ses parents et amis. Son propre fils refusa de la suivre et M… dut quitter Bastelica, seul, renié par tous, bien heureux encore de s’en aller vivant. Quelques jours après, par application de la loi martiale, je reçus l’ordre de me rendre à Bastelica pour procéder à la destruction de la maison M… par le feu. Par égard pour le fils, resté fidèle à la noble cause, je laissai la maison intacte en faisant constater, par les autorités locales, que l’incendie aurait endommagé les maisons voisines habités par de chauds partisans du gouvernement français. Mon rapport fut approuvé et cette maison existe encore à Bastelica.

 

Les émissaires russes, traqués de toute part, se rembarquèrent précipitamment. La Corse redevint tranquille et cette échauffourée s’évanouit sans laisser d’autre trace que le souvenir des nombreux brevets militaires éparpillés dans certaines familles.

Sur ma demande, j’obtins amnistie pleine et entière  pour les proscrits, en récompense de leur loyale attitude pendant l’insurrection. Ils vinrent me trouver et me remercièrent des conseils donnés à Affa et de l’intérêt que leur avait toujours porté ainsi qu’à leurs familles. Ils vécurent depuis dans la retraite, à l’écart de la politique, se rappelant de moi longtemps après que je les avais quittés pour de lointains pays. Moi aussi j’ai gardé un bon souvenir d’eux et je puis témoigner que jamais plus honnêtes gens ne vécurent sur la terre.

 

Le général Ambert m’adressa une lettre dans laquelle il me remerciait des services que j’avais rendus à la cause française durant l’insurrection. « La conduite que vous avez eue vous permet de compter sur mon appui. La bienveillance du gouvernement ne vous fera pas défaut et bientôt vous en ressentirez les heureux effets ».

Dans le courant de la même année, An VIII, il m’envoya une lettre de Service du Premier Consul, par laquelle j’étais nommé commandant de la place forte de Corte.

M.Levasseur, Commissaire des Guerres, vint me voir au cours de sa tournée et me dit :

« Commandant, vous ne sauriez imaginer en quelle estime vous tient le général Ambert. L’autre jour, dans un dîner, auquel avaient été invités des officiers supérieurs et des fonctionnaires civils, il a déclaré publiquement, que dans la dernière insurrection, vous aviez épargné beaucoup de sang par votre conduite ferme et prudente. « Siméon, disait-il est celui qui a fait échec aux agents de la Russie. Grâce à lui, ce terrible pays de Bocognano, s’est tenu tranquille. De tous les commandants, il est le seul à connaître l’art de conduire et de mener à discrétion les Corses, par la persuasion et les conseils ».

 

Chapitre Vingt-cinq - En poste à Corte sous Miot et Morand.

 

La ville de Corte se trouvait alors agité par les luttes de partis. Le souvenir de Paoli et de son administration hantait encore les esprits et le peuple regrettait le Père de la Patrie relégué loin de son île pour l’avoir trop aimée.

Sous son gouvernement, Corte, terra di mezzo, avait tous les privilèges d’une ville, capitale. Désormais la nouvelle politique des Français inaugurera une série de mesures spoliatrices en donnant aux villes de mer, Ajaccio et Bastia, la vitalité civile et militaire de la Corse.

Le mécontentement avait aussi gagné les hautes classes qui désapprouvaient hautement cette mise en disgrâce de la ville célèbre des Consulte. La génération présente se rappelait un passé glorieux et le temps ou les choses de Corse avaient leur centre d’activité dans la capitale de l’île. Le peuple insulaire avait, de longtemps, pris l’habitude de considérer Corte, comme la localité où se résolvaient les graves intérêts de la nation sous la direction des chefs corses.

Bastia, suspect par ses tendances génoises, Ajaccio devenue célèbre par les Buonaparte allaient se partager d’un commun accord, les faveurs d’une grande puissance qui déplaçait, par mesure politique ou par rancune, le siège des administrations civiles et militaires et frappait d’ostracisme le Corte des guerres nationales et de la domination anglaise. Le peuple ressentait vivement cet affront et se répandait en plaintes amères contre les Français qui le dépouillaient sans vergogne, d’une auréole vieille et glorieuse.

 

Presque toutes les nuits je parcourais la ville, à la tête de fortes patrouilles, pour veiller au maintien de l’ordre. Les esprits étaient dans un état de grande surexcitation et toutes les nuits, des groupes dans lesquels on discutait la politique du jour, se formaient au coin des rues et sur les places. Je les dispersais sans peine, en faisant appel, pour le respect des lois punissant les rassemblements, à leur loyauté.

Grâce à de puissants liens de parenté et à la considération dont la famille de ma femme étaient entourée à Corte, je réussis dans mes tentatives de conciliation. Le Calme renaissait et les habitants, perdant les habitudes des causeries nocturnes sur la place publique, se rendaient de bonne heure à leurs occupations champêtres. Un incident de peu d’importance m’aurait donné de l’embarras si je ne pouvais compter au besoin, sur la grosse influence de certains membres de ma famille et sur l’ascendant qu’ils avaient sur cette bonne population de Corte que, moi-même, vingt ans plus tard je devais administrer pendant plusieurs années, comme maire.

Giovanni dit La… et un autre habitant de Corte furent arrêtés pour avoir fait usage de faux poids dans la vente de la viande. Ils étaient bouchers et avaient passé un contrat avec l’autorité militaire pour la fourniture des viandes à la garnison. Le Commissaire des guerres, Antoni, les considéra comme employés, à la suite de l’armée, et dressa contre eux un procès verbal transmis au général Ambert. Par l’ordre de celui-ci, ils furent arrêtés et enfermés dans la citadelle. Deux heures après M.B… faisant fonction de juge de paix et M. Toussaint G… adjoint municipal, vinrent me trouver et me remirent une pétition, habilement rédigée par un de mes cousins, avocat retors. Cette pétition requérait ces deux fonctionnaires publics, au nom de la loi, de mettre en liberté les deux prisonniers arrêtés sans mandat de l’autorité compétente.

Je leur communiquai l’ordre du général Ambert avec le mandat d’amener au rapport et je causais amicalement avec eux sur les points de droit. Ils résistaient à mes objections et se tenaient toujours, d’une manière ferme sur le texte précis de la Loi. Ils avaient un code ou ils lisaient certains articles avec solennité. Je ne pouvais éluder plus longtemps leur demande. Il me fallait leur donner une réponse quelconque. Alors je changeai de tactique et laissant de côté la question de droit, je leur dis : « Mes amis, vous m’avez convaincu. Eh bien, en ne tenant pas compte du mandat d’arrestation au nom du général Ambert je serais compromis aux yeux de celui-ci ; advienne que pourra ; les prisonniers vont être mis en liberté. Je préfère désobéir au général que de violer la loi, d’autant plus que votre requête est appuyée par le peuple qui ne cesse de crier sur la place. Veuillez m’attendre quelques minutes dans ce salon ; j’ai quelques affaires de service à expédier par le courrier et puis j’aurai le plaisir de vous accompagner ».

« Donnez-nous l’ordre d’élargissement, nous irons tous seuls sans que  vous ayez besoin de vous déranger ».

« Non, citoyens, j’aurai l’honneur de vous accompagner pour montrer au peuple le cas que je fais de vous ». Et de la fenêtre, j’indiquai du doigt l’immense foule qui se trouvait sur la place d’armes ».

Je suis descendu ensuite à mon bureau où j’ai travaillé jusqu’au coucher du soleil en laissant ces deux braves citoyens fumer à leur aise leur pipe. Ma besogne achevée, je remontais lentement l’escalier, armé d’un énorme in folio contenant les règlements militaires des places fortes. « Lisez, citoyens, l’article 10 titre 34, sur le service des places. Vous verrez que défense est faite aux civils, de pénétrer dans le donjon depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever ». Je leur donnai copie de cet article et, après force salutation, nous nous quittâmes bons amis. Les manifestants leurs firent cortège. Les affaires sérieuses furent renvoyées au lendemain.

 

Cependant la foule n’avait pas été de bonne composition. Furieuse, elle réclamait, à grands cris, la liberté des prisonniers.

Les deux magistrats la haranguèrent.

« C’est pour demain – una note passa prestu (une nuit est vite passée). Allons souper ». Et la foule se dispersa en se donnant rendez-vous pour le jour suivant.

Tout  ce qui était arrivé au sujet du retard mis à solutionner cette affaire était voulue.

Surpris par la visite de ces deux messieurs, je n’avais pris aucune précaution « militaire » pour disperser un rassemblement et j’eus recours à la ruse pour temporiser jusqu’au coucher du soleil.

Je comptais bien profiter de la nuit pour évacuer les prisonniers et, sous bonne escorte, les diriger sur Bastia. A minuit, soixante hommes se formèrent en colonne de départ, dissimulant les deux prisonniers dans leurs lignes serrées, et se mirent immédiatement en marche. Quelques noctambules virent, avec une certaine curiosité, les soldats défiler au pas accéléré, dans le silence de la nuit. Ils ne virent rien d’insolite dans ces mouvements assez fréquents. Par mesure de précaution, les prisonniers avaient endossé des capotes militaires et avis leur avait été donné qu’ils auraient été passés par les armes s’ils proféraient le moindre cri.

Au levé du soleil, parurent devant moi les deux magistrats suivis d’un long cortège de citoyens. Mes mesures étaient prises. Les postes de la citadelle étaient doublés et toutes les troupes consignées. Par mon ordre, le pont-levis avait été baissé après leur entrée et le peuple fut refoulé sur la place.

Je les accompagnai, pour la forme, au donjon et faisant ouvrir la prison, je leur dis « regardez ».

« Les prisonniers n’y sont pas ».

« Non messieurs, ils ne sont plus ici ; A l’heure qu’il est, ils ont déjà fait du chemin et vous ne pourrez plus les rejoindre. Sachez qu’un militaire doit être esclave de la consigne et qu’il doit sous peine de forfaiture, obéissance aux ordres d’un général en chef ».

Ils rentrèrent en ville, tout penauds. Le peuple murmura et se tint tranquille à la vue des baïonnettes luisantes qui garnissaient les bastions du fort.

 

Je savais par l’exemple de M.Tiffon mon prédécesseur, à quelles extrémités se portaient certains magistrats civils contre l’autorité militaire.

L’Abbé N…de Prato ou de Castiglione, arrêté par ordre